mardi 24 avril 2018

Shakespeare, toujours aussi déconcertant



Shakespeare, toujours aussi déconcertant

Shakespeare, toujours aussi déconcertant


Déconcertant : c’est le mot. Celui qui revient le plus souvent pour évoquer les comédies de Shakespeare. Leur interprétation y semble ad infinitum.  On dit de cet univers qu’on peut s’y perdre comme dans l’ordonnancement labyrinthique d’un jardin anglais. Leur structure est pleine d’énigmes. Dès qu’en surgit la part dissimulée le doute envahit le lecteur/spectateur (la, précision s’impose car on en connaît qui n’apprécient pas Shakespeare au théâtre mais s’en régalent lorsqu’ils en tournent les pages). On aura beau ranger ces comédies sous l’étiquette bien commode de « maniériste », avec tout ce que cela suppose d’énergie dans le scepticisme, il en faudrait davantage pour dissiper la perplexité, d’autant que c’est une auberge espagnole (enfin, anglaise…) de l’humanisme.
Déconcertant, le genre même, dans son indéfinition, de ce qu’on appelle là des comédies mais qui ont été classées par l’auteur même en tragi-comédies, comédies du renouveau, pièces à problème, voire romances, ce qui ne l’empêcha pas de bousculer les genres. Mais c’est bien sous le titre collectif de Comédies I (1 520 pages, 60 € jusqu’au 31 janvier 2014, Bibliothèque de la Pléiade) que Jean-Michel Déprats, maître d’œuvre depuis vingt-cinq ans des Œuvres complètes dans la même prestigieuse collection et Gisèle Venet ont choisi de regrouper La Comédie des erreurs, Les Deux gentilhommes de Vérone, Le Dressage de la rebelle, Peine d’amour perdue, le Songe d’une nuit d’été, Le Marchand de Venise. Et contrairement aux apparences, La Mégère apprivoisée n’a pas été oubliée puisque The Taming of the Shrew a été traduit pour la première fois par Le Dressage de la rebelle ; à lui seul, ce choix a déjà fait couler beaucoup d’encre, ce qui est assez dire qu’avec les shakespeariens, on a affaire à des fans aussi exclusifs que les amateurs d’opéra ; mais les éditeurs n’ont pas été jusqu’à rebaptiser The Comedy of Errors, La Comédie des méprises comme d’autres l’ont fait dans le passé au risque de perdre l’idée d’errance ; ils n’ont pas davantage rendu Twelfth Night à la douzième nuit après Noël et donc à l’Epiphanie, lui préférant La Nuit des rois. Le choix d’un titre français revêt une telle importance, quasi programmatique, que s’agissant de « La Mégère », Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Richard ont tenu à signer le paragraphe de la notice qui s’y rapportait. Il vaut d’être reproduit et médité car il reflète bien les débats intérieurs d’un traducteur, le réseau de connaissances convoqué, son travail tout en infinies nuances dans le rendu d’un mot, d’un seul, parfois :
 « « Apprivoisée », qui exprime un résultat plus qu’un processus, est un terme trop faible pour décrire la torture physique et morale (privation de sommeil, de nourriture, humiliations …), dite taming (to tame vient du grec damao : « soumettre au joug »), dont le paradigme est la domestication des animaux ou, plus clairement désigné dans la pièce, le dressage des faucons. Le mot « mégère » évoque depuis le XVIIème siècle en français une femme méchante, acariâtre, généralement âgée et d’une apparence peu amène (sinon effrayante, comme l’est Mégère, celle des trois Erinyes qui incarne la Haine), ce qui ne correspond pas à la flamboyante et jeune Katherina de la pièce, « droite et mince » comme « la tige du noisetier », surtout montrée comme indépendante, insoumise, rétive au joug conjugal, rebelle. Shrew désigne d’abord en anglais (encore aujourd’hui) une « musaraigne ». Si le terme s’applique de nos jours, d’après l’Oxford English Dictionnary, à « une femme railleuse et querelleuse » (…), cette définition ne rend pas compte de l’usage qui en était fait à l’époque de Shakespeare. En effet, ce sont les diverses connotations attachées au Moyen Âge au petit animal sauvage qu’est la musaraigne qui ont donné lieu à un sens métaphorique –dans lequel, signalons-le, le mot s’employait aussi, originellement, pour un homme. Shrew est apparenté à Shrewd, « rusé », « malin » – voire « mauvais »-, mais aussi « fin », adroit », subtil ». Et comme le montre bien Katherina (et Petruchio) dans la pièce, le mot est également lié à l’habileté et à l’astuce du discours. Le français « rebelle » nous a paru rendre compte, mieux que ne le fait « mégère », de ces nuances et de la personnalité de Katherina. Et nous substituons au participe passé adjectivé « apprivoisée » un substantif, « dressage », qui correspond à l’état actuel de l’action. »
Voilà qui vaut bien de réviser un titre ancré en nous depuis des lustres. Plusieurs traducteurs ont collaboré à cette édition. Leur point commun ? Loin du didactisme d’un François-Victor Hugo et de la poétisation d’un Yves Bonnefoy, ils ont eu le souci de traduire ces comédies pour la scène. L’orthographe, la ponctuation et la graphie ont été modernisées mais, par respect pour la scansion, des archaïsmes (élisions des finales de participes passés, élisions de syllabes à l’intérieur d’un mot) ont été conservés. Comme s’il fallait tout sacrifier à l’euphonie, en quoi ils ont été bien inspirés car, c’est encore plus évident en anglais que dans toute autre langue, le théâtre de Shakespeare est musique.
Dans sa préface à l’érudition lumineuse, Gisèle Venet dit que la traduction d’une comédie relève d’un « périlleux exploit » tant l’essentiel se perd de la finesse de l’original. Cet essentiel, Voltaire en avait dressé l’inventaire : bons mots, à-propos, allusions, quiproquos, mises en abyme etc Avec Shakespeare, la difficulté est supérieure encore en ce qu’il truffe son texte de jeux verbaux latins, français, espagnols, italiens, usant d’une imagination lexicale… déconcertante. Autant de défis lancés aux traducteurs que ses « fantaisies irrésolues ».
En regard des canons français de la dramaturgie, rien n’est irrégulier comme ces comédies. Elles semblent s’être données le mot pour bousculer l’injonction d’Aristote à respecter la règle des trois unités (temps, lieu et surtout action). Le grand Bill a pris une telle liberté en composant ses comédies, n’hésitant pas à se renouveler au lieu de répéter un schéma rassurant, que beaucoup en ont été comme désemparés. On croit tenir son art poétique dans une pièce et voilà qu’une autre le dément. Le Songe d’une nuit d’été, sa pièce la plus goûtée par les Français (Hamlet est hors-concours), y malmène avec bonheur les Métamorphoses d’Ovide. Pendant ce temps, dans un coin du Globe Theater, son fantôme en rit encore. On l’entend jubiler, heureux de tout s’autoriser tel un fou assuré de maîtriser sa folie. Douter de tout sauf du doute, accéder à la réalité par le biais du rêve. Quelle leçon, non seulement pour les dramaturges mais pour tout écrivain !
Est-il besoin de préciser que les notes sont à elles seules un livre dans le livre. Je les ai d’ailleurs lues comme telles, dans la continuité, sans me rapporter au texte.  La notice consacrée par Gisèle Venet au Marchand de Venise, à l’ambigu naturalisme de Shylock et à l’antijudaïsme controversé de la pièce, est à elle seule un essai remarquable tant il intègre tous les aspects de la question, des plus anciennes aux plus récentes mises en scène, en passant bien sûr par l’examen des sources, la réception etc  Enfin, précision d’importance, il s’agit d’une édition bilingue, le texte original en regard du texte français. Ce qui augmente l’enchantement du lecteur et le dédommage de l’anglais d’aéroport qu’il doit subir dès qu’il voyage ou rencontre des étrangers, le globish ayant enterré le shakespearien tel qu’on ne le parlait plus depuis longtemps mais tel qu’on le joue encore.
(« Est-ce bien lui ? En fait, on n’en sait rien… » Photos D.R.)




lundi 23 avril 2018

Hommage à Stéphane Audran / Regardez “La Femme infidèle”, de Claude Chabrol


Stéphane Audran
“La Femme infidèle”

Hommage à Stéphane Audran : regardez “La Femme infidèle”, de Claude Chabrol


En hommage à l’actrice fétiche de Claude Chabrol, qui vient de mourir, Arte programme ce 28 mars “La Femme infidèle” suivi du “Festin de Babette”, de Gabriel Axel. Le premier est visible tout de suite et jusqu’au 2 avril sur Arte.tv.
Notre critique de La Femme infidèle, de Claude Chabrol : Charles et Hélène forment un couple uni autour de leur fils et de leur villa bourgeoise. Confort capitonné, quotidien bon teint, tendre et anesthésié. Dans l'écrin bleu un peu étouffant de la chambre conjugale, Charles met de la musique classique au moment du coucher. Hélène demande si elle peut ouvrir la fenêtre. En fait, cela fait déjà quelques mois qu'elle respire, ou tout du moins transpire, ailleurs, chez un dandy de Neuilly. Avec lui, pas d'amour, juste des cinq à sept cyniquement orchestrés. Après une entrevue d'un calme à faire peur, Charles tue l'amant. Il fallait sans doute cela (une preuve d'amour, même sous forme d'assassinat...) pour que la femme se souvienne qu'elle aime son mari...
Chabrol, au sommet de sa « période Audran » (qui n'a jamais été aussi belle et se prénomme Hélène, comme dans Le Boucher, autres noces rouges chabroliennes), dissèque le couple comme on épingle un papillon, avec une précision silencieuse et naturaliste. Suspense feutré, mise en scène élégantissime qu'aucune réplique trop explicative ne vient troubler, cruauté et humour noir en twin-set et flanelle. Le si classique triangle amoureux prend ici d'étranges contours. L'infidélité n'est qu'un remède temporaire au mariage. Le meurtre, lui, en serait le médicament miracle. Cynisme ou lucidité... Le dernier plan, une perfection dans un parterre de roses, éloigne doucement Michel Bouquet de sa femme, seule à présent mais reconquise. Ont-ils jamais été aussi proches ? Guillemette Odicino

dimanche 22 avril 2018

Cinéma / Seventies, années grises ?



Seventies, années grises ?


Trois petits bijoux estampillés Chabrol, Deray et Corneau (rien que ça), tournés à une époque longtemps décriée, soit entre la mort de la Nouvelle Vague et la montée en puissance du petit écran. Bon week-end !
Les années 1970 : période compliquée pour un cinéma français coincé entre la dislocation de la Nouvelle Vague et la prochaine montée en puissance des télévisions... Plus le temps passe, moins les films de l'époque paraissent démodés et mieux on peut les redécouvrir, comme y invitent trois sorties récentes. Folies bourgeoises (1976) est un Chabrol décrié – et sans doute par Chabrol lui-même ! –, mais d'une liberté narrative qui frôle le surréalisme buñuélien. On y voit Stéphane Audran en pleine crise de jalousie paranoïaque, voyant (imaginant ?) son mari romancier (Bruce Dern) et son amant éditeur (Jean-Pierre Cassel) lui préférer tour à tour une belle étrangère (Ann-Margret). Ça se passe évidemment dans la très haute société, la distribution est effarante (ajoutons Sydne Rome, Curd Jürgens, Maria Schell), et le film, tout à fait loufdingue, sorte de sotie joyeusement je-m'en-foutiste.
Autre curiosité, Un homme est mort (1972), que Jacques Deray tourne à Los Angeles. Il improvise plus ou moins (avec Jean-Claude Carrière) un film de gangsters à l'américaine, avec Jean-Louis Trintignant en tueur à gages poursuivi par ses commanditaires. La traque évoque un docu sur l'Amérique de l'époque, le film ne manque pas d'efficacité et doit une grande partie de son charme au charisme silencieux de son acteur principal, « so french » dans son costume cintré. Dommage que le DVD n'offre qu'une VF... Enfin, La Menace (1977) est le troisième film d'Alain Corneau, juste avant la fulgurance deSérie noire. Un polar classique, avec Yves Montand pris entre deux femmes (Carole Laure et Marie Dubois) et un dernier tiers qui semble rendre hommage à Clouzot. Costaud.


samedi 21 avril 2018

La vérité, version John Le Carré





La vérité, version John Le Carré

La vérité, version John Le Carré


J’avoue avoir eu une pensée émue pour John Le Carré le 9 novembre 1989. Ce jour-là, on a pu craindre que la destruction du mur de Berlin ne le réduise au chômage technique, la chute des régimes communistes en Europe ne tardant pas à entraîner l’effondrement de l’Union soviétique et la dissolution du Pacte de Varsovie. Mais Berlin demeurait dans l’imaginaire collectif le siège même de la guerre froide. C’est bien là que tout avait commencé pour David Cornwell lorsque cet agent du MI6 à Hambourg trouva un pseudonyme qui ne tournait pas rond, par son regard happé à la devanture d’un magasin alors qu’il était assis dans l’autobus. Afin de ne pas contrevenir à l’obligation de réserve de son service, il en fit son nom de plume l’année même de l’édification d’un mur entre les deux Allemagnes, et l’inscrivit en tête de deux polars qui passèrent inaperçus, puis du manuscrit très berlinois de L’Espion qui venait du froid (The Spy who came in from the cold). C’était en 1963. On connaît la suite. Une œuvre magistrale construite pierre à pierre durant trente ans dans l’héritage revendiqué de Graham Greene et, plus loin plus haut, dans celui du maître du maître, Joseph Conrad.
Qu’allait donc pouvoir écrire Le Carré toutes passions abolies pour un univers de l’espionnage désormais classé « à la papa » ? On l’y avait cantonné car il s’y était lui-même cantonné. C’était bien pratique pour tout le monde mais si réducteur ; cela évitait d’admettre dans le cercle des écrivains majeurs celui dont on voulait croire qu’il ne dominait après tout qu’un sous-genre. Depuis sa maison isolée dans ses chères Cornouailles, il n’en continua pas moins à construire sa « Maison Russie » : Le Voyageur secret, Une paix insoutenable, Le Directeur de nuit, Notre jeu, Le Tailleur de Panama, Single & Single, La Constance du jardinier, Une amitié absolue, Le Chant de la mission, Un Homme très recherché, Un Traitre à notre goût… Autant de romans de qualité et d’inspiration forcément inégales, tournant parfois au procédé, si foisonnants qu’ils pouvaient de temps à autre donner le sentiment de la confusion, mettant en scène des personnages discrets aux motivations complexes, de pathétiques membres de l’establishment rongés par la culpabilité, mais tenant toujours sa ligne en moraliste.
Avec le recul, et à la relecture, il apparut que Le Carré avait eu su se renouveler sans déchausser ses Church. Que faire de la trahison sinon la réactualiser ? D’autant que cet éternel tourment le poursuit depuis l’enfance. Une mère qui l’abandonna jeune, un père joueur, séducteur, escroc, criminel. C’est la clef, il n’y en a pas d’autres. Il lui avait fallu écrire Un Pur espion (1986), l’un de ses plus grands livres, pour s’en convaincre. Se l’avouer avant de l’avouer. Après cela, il s’est donc voulu plus en prise avec le contemporain. Fidèle à ses fantômes, dans le clair-obscur du Greenland où il se forma,  il creusa son vieux sillon de l’antiaméricanisme et de l’insupportable inféodation politique du Foreign Office à Washington. Qu’il fustige les grandes banques, les hommes de lois, les laboratoires pharmaceutiques, les multinationales ou les fauteurs de guerre en Irak, c’est toujours l’Oncle Sam qu’il désigne du doigt. Un exclusivisme que l’on a dit naïf, ingénu, à sens unique. A quoi il répond invariablement dans ses livres que ce sont les financiers qui mènent le monde et que sont-ils sinon américains ?
Une vérité si delicate (A Delicate Truth, 336 pages, 21,50 €, Seuil), le dernier en date, vient de paraître en français, traduit de l’anglais comme les sus-nommés par Isabelle  Perrin, avant de l’être par Mimi, sa maman. Nous sommes en 2008, autant dire hier, dans l’Angleterre de Gordon Brown, premier ministre au forceps et meilleur ennemi de Tony Blair. Kit Probyn (ah, ce soin porté aux noms et aux prénoms par Le Carré, c’est déjà sa signature car on ne trouvera pas chez lui un personnage qui s’appelle… Gordon Brown, comme tout le monde) est un diplomate chevronné à qui son patron, le ministre des affaires étrangères confie une mission bien évidemment secrète. Si on l’a choisi, ce n’est pas pour son génie mais pour son absence de génie. Il doit se rendre à Gibraltar, le caillou colonial britannique, dans la cadre d’une opération commando anglo-américaine en vue de capturer un djihadiste trafiquant d’armes. On s’en doute, et mieux encore si l’on ne s’en doute pas, il est instrumentalisé par ses chefs à des fins purement politiques ; et encore, on est poli.
Sous le pseudonyme de Paul Anderson, et la qualité de statisticien passionné d’ornithologie, il passe des jours à attendre qu’on le contacte, affalé sur un fauteuil qui pue la pisse dans sa chambre d’hôtel, lisant l’essai de Simon Schama sur la Révolution française puis la biographie de Jérusalem par Simon Sebag Montefiore. Jusqu’à ce que… Tony Bell, lui, l’a vite compris. Au Foreign Office, ce jeune secrétaire du ministre menace de tout révéler publiquement au mépris de son devoir de réserve, au risque de porter préjudice à la sécurité nationale de la Grande-Bretagne. Vous avez dit « lanceur d’alerte » ? Il y a de cela. On n’est pas plus actuel. D’autant que l’opération commando avait été sous-traitée auprès de Ethical Outcomes, sympathique société sise à Houston, Texas ; elle fournit des géopolitologues hors pair spécialisés dans  l’évaluation des risques. Entendez : des mercenaires. On en est pleine barbouzerie.
john-le-carrc3a9L’intégrité des diplomates vacillant sur un fil tendu entre leur devoir et leur conscience est au centre de ce roman. Une question de morale : confronté au dilemme, un serviteur de l’Etat doit-il être loyal à son gouvernement ou à ses propres principes moraux ? Là est le noeud du roman, dans ce tremblé du réel où Le Carré excelle, et non dans un improbable et introuvable conflit entre la chrétienté et l’Islam qui ne fait que passer en arrière-plan mais que l’éditeur a jugé bon de souligner en quatrième de couverture. Il met tant de subtilité à échafauder son jeu de dupes qu’il parvient à faire de l’esprit de finesse un art de la complexité. La zone grise est vraiment son territoire.
“La guerre est devenue une entreprise privée”, martèle l’un de ses personnages, à commencer par le renseignement. L’ironie est grinçante, la causticité, cruelle. Tout ce qu’on aime. Un vrai plaisir que de retrouver Le Carré à son meilleur, avec ce qu’il faut de mensonges et de trahisons sans qu’on s’y perde pour autant (contrairement à ce qui se passait dans le film La Taupe, inspiré de Tinker, Tailor, soldierspy devenu à l’écran incompréhensible et d’un ennui profond). Son humour est bien rendu en français, jusque dans les faux plis de l’understatement et dans le respect des différents accents de ses personnages qui ne s’expriment pas tous, il s’en faut, en anglais BBC. Lui a appris l’allemand à l’université de Berne avant de le perfectionner à Oxford. Cette langue lui est, depuis, naturelle. De son propre aveu, je puis en témoigner, c’est la clé de ses constructions syntaxiques et, partant, de l’apparente complexité de ce qu’il écrit : « C’est plus fort que moi : même en anglais, je ne peux pas m’empêcher de placer le verbe à la fin… ».
 Présent récemment au festival littéraire de Hay , il a livré le fond de sa pensée sur le monde comme il va. Désormais revenu des idéologies meurtrières, mais pas trop quand même, il est convaincu que la pire chose après le communisme est encore l’anti-communisme. Il tient Andrei Sakharov pour le héros des héros car il avait reconnu les dangers que représentaient ses découvertes sur la bombe à hydrogène, et il savait qu’il l’avait donné à une bande de gangsters. Ses grands regrets ? N’avoir pas commencé à écrire plus jeune qu’il ne l’a fait (30 ans). Avoir décliné l’invitation à le rencontrer que lui avait adressée l’ancien espion Kim Philby alors qu’il passait par Moscou. Quant à Edgar Snowden, l’informaticien de la CIA et de la NSA, qui a révélé les détails de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques, le romancier a dit ailleurs ce qu’il en pensait :
“Je souhaiterais qu’il reçoive une distinction ou qu’on lui rende sa liberté. Il a pris une décision très difficile et qui déterminera le reste de sa vie : il a enfreint des lois et trahi son employeur pour révéler une infraction à la loi, encore bien plus lourde, de la part de la NSA.”
Voilà John Le Carré aujourd’hui, 82 ans, apaisé parmi ses démons, mais toujours convaincu que l’âme d’une nation se révèle à travers ses services secrets. Ne pas oublier cette forte pensée d’Oscar Wilde placée en épigraphe : « Quand on dit la vérité, on est sûr, tôt ou tard, d’être découvert. »
(« John Le Carré ces dernières années dans sa maison des Cornouailles, et à Hambourg en 1964 »; Photos D.R.)


vendredi 20 avril 2018

Collateral / Un thriller presque réussi avec Carey Mulligan



"COLLATERAL" : UN THRILLER PRESQUE RÉUSSI AVEC CAREY MULLIGANpar Emilie Semiramoth


Retrouver Carey Mulligan dans une mini-série constitue en soi une bonne nouvelle, surtout si c'est pour la voir dans le rôle d'une flic et pas celui d'une petite chose fragile. Pourtant Collateral ne nous pas totalement convaincues. On vous explique pourquoi. (Attention spoilers)

À Londres, un livreur de pizza est abattu de deux balles dans la rue. L'inspectrice Kip Glaspie (Carey Mulligan), mène l'enquête et refuse d'y voir un crime isolé. Lorsqu'elle découvre que la victime est fraîchement arrivée du Moyen-Orient, son instinct lui laisse penser qu'une vérité bien plus complexe se cache derrière. De l'assassin aux témoins en passant par diverses personnes liées de près ou de loin à cette affaire, on va croiser une fourmilière de personnages, tous d'horizons très variés, comme on n'en voit qu'à la télévision britannique. (Merci la BBC.)

Bon sujet, mauvais genre

Sur le papier, le pitch de départ est assez classique mais à l'écran aussi. On aurait adoré vous dire que Collateral est une série exceptionnelle qui réinvente le genre du thriller ou redéfinit les contours du drame mais il n'en est rien. David Hare, connu pour être le scénariste de The Hours et The Reader, signe ici sa première série télé. Son objectif ? Parler de l'immigration clandestine et du sort réservé à celles et ceux qui cherchent un avenir meilleur voire un avenir tout court en Grande-Bretagne. Malheureusement, même si on adhère au sujet de fond, son message ne connaît pas le retentissement nécessaire, abordé comme tel dans le genre du thriller et du policier. On passe au final trop de temps du côté de Kip Glaspie – aussi brillante soit-elle – et de l'enquête pour véritablement tourner les projecteurs sur ceux qui devraient tenir les premiers rôles, à savoir les migrants. Ils ne sont ici que des personnes à qui l'on assigne avec compassion l'étiquette de victimes, mais qu'on relègue à l'arrière-plan.

BBC/The Forge

Des personnages secondaires réussis

On ne renie pas tout pour autant. Contrairement à de trop nombreux thrillers, Collateral se distingue par ses personnages secondaires qu'on a envie de découvrir encore davantage. En prime, ils sont servis par des acteurs de première classe, déjà bien connus des sériephiles. Jane Oliver, une femme prêtre anglicane et homosexuelle incarnée par l'excellente Nicola Walker, pourrait à elle seule faire l'objet d'un spin-off. Les déboires du député travailliste David Mars (John Simm) au  sein de son parti et avec son ex-femme (Billie Piper) forment presque une série à part entière. Et on ne demande qu'à voir un prequel sur le Capitaine Sandrine Shaw (Jeany Spark), une femme soldat sacrifiée à tous les niveaux, aussi émouvante qu'impardonnable. David Hare brosse leurs portraits avec justesse et précision. Leurs histoires personnelles, leurs personnalités nous attachent et nous interrogent presque instantanément. Ils sont riches, complexes, émouvants. Et tous en prise avec des conflits moraux de premier ordre. Des qualités suffisamment rares pour être soulignées.

Parfaite Carey Mulligan

Mais au final, seule Carey Mulligan tire véritablement son épingle du jeu. Malgré un sujet mal exploité et un format de quatre épisodes – où l'intrigue se perd parfois dans des méandres inutiles – c'est son magnétisme décontracté et sa moue volontaire qui restent imprimés dans la rétine. Elle incarne une flic à la Frances McDormand dans Fargo : une ancienne athlète de haute niveau, reconvertie dans la police, qui ne dort pas et ne rentre pas chez elle sur les quatre jours que dure son enquête. Et ce, malgré une grossesse qui pointe le bout de son nez. Elle présente une femme déterminée, habitée par des principes, une ambition et une quête de justice, tous indéboulonnables. Les Britanniques ont cette particularité de faire des séries avec des saisons courtes, comme Sherlock qui livre seulement trois épisodes tous les deux ans... C'est certes un peu frustrant, mais c'est aussi la promesse d'un rendez-vous avec quelqu'un à part, avec qui chaque rencontre assure d'être aussi enrichissante que la précédente. On aurait plaisir à retrouver ainsi sur la durée Kip Glaspie. À bon entendeur...
"Collateral", une série de David Hare avec Carey Mulligan, John Simm, Nicola Walker... le 9 mars sur Netflix

jeudi 19 avril 2018

Willy Ronis / Extension du domaine de l’humanisme à la photographie

Willy Ronis

Willy Ronis

Extension du domaine de l’humanisme à la photographie


Si nécessaire, Willy Ronis (1910-2009) justifierait à lui seul l’extension du domaine de l’humanisme à la photographie. Bien sûr, il ne fut pas le seul : Doisneau, Izis, Boubat, Brassaï… Comment définir ce courant qui ne fut pas une école ni même un mouvement ? Disons un mélange de réalisme social et de poésie du quotidien, qualifié de « réalisme poétique ». Ses principaux représentants (dès avant-guerre avec Marcel Bovis et d’autres) voulaient donner à voir l’infiniment humain en tendant à la société un miroir fraternel, au risque d’être taxés de « mièvrerie » ; ils privilégiaient la part du rêve tout en reflétant un imaginaire d’après nature qui fit son miel des mille et un incidents de la vie quotidienne ; elle était vécue comme un spectacle permanent et gratuit qui porte à l’optimisme malgré les difficultés de la vie ; on ne s’étonnera pas de les retrouver le plus souvent engagés à gauche ou parmi les chrétiens. On retrouve cet univers dans l’album Le Siècle de Willy Ronis (426 pages, 65 euros, éditions terre bleue) de Françoise Denoyelle.
Willy Ronis

Tout le livre, qui s’appuie sur une enquête rigoureuse dans les riches archives du photographe, semble conduit par un invisible fil d’Ariane. Ou plutôt un fil bien rouge : la naissance, l’épanouissement et la fidélité d’une conscience sociale. Lecture de Gorki, premiers reportages sur les grèves ouvrières, participation aux réunions de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires avec Boiffard, Cartier-Bresson, Chim, Capa, Man Ray, Kertesz, Germaine Krull, Eli Lotar, Gerda Taro, Brassaï… Le 14 juillet 1936 est son premier reportage d’envergure. Il n’a pas attendu la commande pour le réaliser. De toute façon, il sera photographe indépendant. Cette manifestation, il  devait en être, voilà tout, animé du romantisme prolétarien du film de Jean Renoir La Vie est à nous. Roness dit Ronis est né en 1910 à Paris dans une famille juive émigrée d’Odessa et de Kaunas. Père ouvrier retoucheur chez un portraitiste mondain, mère professeur de piano. Pour ses 16 ans, il reçoit un Kodak à soufflet 6,5 x 11 cm. C’est tracé… Universitaire et historienne de la photographie, l’auteur a travaillé sur le statut de l’image sous le Front populaire et sous le régime de Vichy, et sur le développement de leur marché entre les deux guerres. Autant dire qu’elle est là parfaitement à son affaire. Tous les Ronis y sont outre le photographe : le campeur, l’alpiniste, le skieur, l’amoureux de Belleville, l’homme à plume… Ah, Belleville Ménilmontant(Arthaud, 1954) commis avec l’ami Mac Orlan, un album qui a beaucoup fait pour que le fantastique social d’avant-guerre se métamorphose en pittoresque désuet, ce qui fut reproché à la photographie humaniste. On le suit pas à pas, jour après jour, avec une grande précision et une foule de détails, dans ses voyages, ses rencontres, ses doutes, ses désarrois, et ses repas, jusque dans ses plus grands regrets : n’avoir participé ni à la guerre d’Espagne ni à la Résistance –sans qu’on sache vraiment pourquoi. La postérité dira s’il était un artiste, mais on sait déjà que c’était un témoin. Grèves à la Snecma, mineurs polonais à Lens, et surtout la vie comme elle va au coin de la rue. Certains portraits portent son empreinte : Django Reinhardt en 1945, son frère Nin-Nin noyé dans la pénombre en second plan ; Jacques Prévert, pipe plutôt que clope, qui n’appartint pas qu’à Doisneau ; la trogne arcimboldesque de Fernand Léger ; l’avant-bras musculeux de Georges Carpentier ; et puis André Lhote encadrant un paysage d’Apt pour se l’approprier. Il travailla aussi bien pour Lifeet Vogue que pour L’Humanité ou Regards, le magazine illustré du PC. Et son reportage de mode pour les Lettres Françaises, agrémenté d’un long papier d’Aragon sur « L’art de prendre une photo pour les Lettres Françaises », est assez piquant. Comme le sont ses photos en couleurs : elles donnent l’impression d’avoir été prises à regret, comme des noir et blanc auxquelles on aurait rajouté au laboratoire une touche de couleur, mais une seule, comme cette rue Tholozé (1956) dont seule la devanture de la cordonnerie apparaît en rouge. C’est la France d’autrefois, une Atlantide engloutie celle des carcasses qui fument dans la cour des abattoirs de la Villette au petit matin, celle des vignerons de Cavignac aux prises avec le pinard du midi, celle d’une époque où le principe de précaution n’empêchait pas les patineurs de glisser sur le lac gelé du bois de Boulogne. Les découvertes y côtoient les icônes, plus nombreuses qu’on ne l’imaginait en pénétrant dans son univers. Ses photos les plus célèbres, et l’essentiel de son œuvre, il les réalisa entre la Libération et 1960, bien qu’il ne cessa jamais de photographier de son adolescence à sa toute fin. Cesse-t-on jamais de regarder ? Il travailla pour la SNCF sur le retour des prisonniers, aussi bien que pour la régie Renault. Quiconque l’a rencontré ne fut-ce qu’une seule fois a été frappé par son extrême courtoisie, la douceur de son sourire, sa bienveillance naturelle, l’optimisme de sa vision des choses, et son hypermnésie pour la moindre de ses prises de vues. Quasi-centenaire, toujours communiste dans l’âme (même s’il avait rendu sa carte du PC vers 1965), il continuait à arborer une allure de jeune homme.
« L’œuvre de Willy Ronis, sa quête de vérité dans le familier et l’universel, dans ce qui émeut et interroge, retient beaucoup et donne l’essentiel, traduit une plénitude, un  calme bonheur assez étranger à l’homme toujours inquiet et que la vie malmenât plus que beaucoup d’autres, sans que jamais son rêve d’harmonie ne l’abandonne ».
L’ouvrage de Françoise Denoyelle a ceci de remarquable que, au-delà de l’œuvre et de la vie de Willy Ronis, il offre un panorama de l’activité photographique en son temps. D’un certain point de vue, naturellement. Humaniste ? Si l’on veut. Une fois débarrassé des procès qu’on lui intenta et qui l’encombrent encore (nostalgie, mélancolie, folklore, misérabilisme), le label se révèle être à l’usage moins une auberge espagnole qu’on le craignait. Il y a bien une famille d’esprit derrière ce que ces images ont en commun. Mais en passant, cet album révèle que, derrière le témoin actif et le spectateur engagé, si souvent présenté comme tel à l’exclusion de toute autre préoccupation, le reporter-illustrateur (Ronis lui avait substitué l’expression de « photographe polygraphe ») avait aussi un véritable souci esthétique, formel, graphique. Celui d’un artiste. Grâces soient rendues à l’auteur de ce vrai beau livre d’avoir su faire entendre le timbre de la voix d’un photographe en donnant à voir son propre regard sur le siècle.
(« Chez Victor ; « Grève chez Citroën, la syndicaliste Rose Zehner, 1938 ; , impasse Compas, Paris XIXème, 1955 »; « Pluie place Vendôme, 1947 » photos Willy Ronis; « Place de la Concorde, 1952)







mercredi 18 avril 2018

Elena Ferrante en proie à son nouveau nom






Elena Ferrante en proie à son nouveau nom

Elena Ferrante en proie à son nouveau nom


On gagne à séparer les livres du bruit qu’ils font. Les scoops aussi. Et pourquoi pas les livres des auteurs qui les ont faits. Quelques jours après que Claudio Gatti, un journaliste italien spécialisé dans les grandes enquêtes sur les trafics d’être humains entre l’Afrique et l’Europe, les pots-de-vin versés par des multinationales en Algérie et au Nigeria, ou le soutien logistique de la CIA aux avions turcs et quataris transportant des armes en Libye et en Syrie, ait révélé urbi et orbi grâce au relais de Mediapart, d’Il Sole 24 Ore, de la Frankfurter Allgemeine Zeitung et de la New York Review of Books, rien que ça, en donnant à sa révélation la dimension de Panama papers à la sauce culturelle, la véritable identité d’Elena Ferrante qui se protège derrière un pseudonyme inviolé depuis 1992 malgré l’immense succès rencontré par sa tétralogie romanesque traduite dans une quarantaine de langues (L’Amie prodigieuse et le Nouveau nom traduits de l’italien par Elsa Damien, de même que Celle qui fuit et celle qui reste à paraître en janvier toujours chez Gallimard puis Folio, en attendant la suite Storia della bambina perdura), la question revient, lancinante, pas vraiment indispensable à notre intelligence de la marche inexorable de l’Histoire mais bien utile à notre compréhension des mécanismes de la société : était-ce bien nécessaire ?
Un mot de la méthode et des moyens de l’enquête. Dans un premier temps, le journaliste a utilisé l’armement conventionnel : malgré leur qualité de « romans d’apprentissage féministe », les textes en question ont été soumis à la brutalité d’une analyse lexicométrique à l’aide d’un logiciel apte à relever les similitudes entre plusieurs textes (thèmes, style, mots, mais aussi longueur des phrases, récurrence des verbes, combinatoire, séquences grammaticales etc), bref de quoi établir des probabilités de ressemblance. Il en est ressorti que la manière d’Elena Ferrante n’était pas sans rappeler celle de Domenico Starnone, soupçon qui avait déjà été établi par d’autres journalistes. Or celui-ci est également le mari de la traductrice Anita Raja, laquelle a notamment transporté en italien une partie de l’œuvre de l’allemande Christa Wolf, écrivain auquel ils ont été liés. Outre la possibilité d’une « coproduction » du couple, cela insinue également celle d’une influence de l’écrivain allemand.
Dans un second temps, l’enquêteur a resserré la focale sur Anita Raja, 63 ans, qui travaille chez son éditeur E/O. Et là, il a employé l’arme de destruction massive, se livrant notamment à l’épluchage de ses comptes. En examinant à la loupe son train de vie et les flux financiers de l’éditeur, il s’est rendu compte que ces quinze dernières années, elle avait réussi à acheter un appartement hors de prix à Rome ainsi qu’une maison en Toscane, ce que même son augmentation de salaire, spectaculaire mais injustifiée, ne lui permettait pas.
1959 ITALY. Rome. 1959. Image envoyÈ ‡ Fannie Escoulen (Transaction : 632563042832812500) © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
C’est peu dire que ces révélations ont démoli Elena Ferrante. Elle s’est gardée de tout commentaire de même que son éditeur. Quand on pense le tome 2 de L’Amie prodigieuse(L’amica géniale ) paru cette année en français s’intitule Le Nouveau nom ( Storia del nuovo cognome)… Dans l’histoire littéraire, d’autres femmes ont avancé sous un patronyme masqué de George Sand à Virginie Despentes en passant par George Eliot, Pauline Réage, Grisélidis Real… Avec Elena Ferrante, on se trouve face à un cas d’école étant donné son immense succès international et sa volonté affichée de conserver confidentielle sinon secrète son identité. Les cyniques y verront une stratégie éditoriale, argument qui perd toute pertinence sur la durée (un quart de siècle que cela dure, tout de même). Et les complotistes observeront que l’affaire éclate opportunément à la veille de l’attribution du prix Nobel de littérature par des académiciens suédois dont quelques uns passent pour être sérieusement ferrantisés.
Par sa sincérité, l’autodéfense de l’auteur a souvent découragé les curiosités les mieux armées. Seulement voilà, son éditeur ayant eu un jour assez de refouler les innombrables demandes d’interviews venues de partout, et « pour répondre au désir sain des lecteurs de mieux la connaître », lui a conseillé de publier un essai autobiographique. Paru sous le titre  La Frantumaglia (2003) sous-titré Itinéraire d’un écrivain, on y apprenait que sa mère était couturière à Naples, ville dont elle connaissait elle-même le dialecte pour y avoir vécu avec ses trois soeurs … Or l’enquête scandaleuse établit que sa mère était en réalité une rescapée de la Shoah, que Ferrante est plus romaine que napolitaine etc Avec le recul, le moins qu’on puisse dire, c’est que cette initiative n’a pas été des plus heureuses car en multipliant les fausses pistes, elle a accru l’ambiguïté autour du cas Ferrante.
Pas sûr que l’enquêteur ait la moindre idée de la notion de mentir-vrai chère à Aragon. Son enquête est pleine de suppositions, d’insinuations, d’hypothèses. Pour sa défense, le journaliste avance que lorsqu’on devient un auteur de best-sellers internationaux, qui plus est « l’italienne la plus lue dans le monde », on est, qu’on le souhaite ou non, un personnage public soumis de fait, si l’on comprend bien, à la tyrannie de la transparence. On aimerait bien qu’un muckrackernous révèle si oui ou non Donald Trump a payé ses impôts depuis des années, histoire de l’enfoncer un peu plus (encore que, hormis l’assassinat d’un enfant, on ne voit pas ce qui pourrait dissuader ses électeurs de voter pour lui). Car il y a une certaine noblesse (mais oui, parfaitement) dans l’activité du fouille-merde dès lors qu’il fait exploser la vérité sur des scandales tels que les écoutes du Watergate, le sang contaminé etc Mais là ? Le tollé suscité par le scoop de Claudio Gatti ne dément-il pas la curiosité supposée du public pour la véritable Elena Ferrante ?
Dans leur majorité, ses lecteurs ont dénoncé l’intolérable invasion de sa vie privée, et la violence morale exercée contre celle qui ne veut rien d’autre que publier ses romans sans avoir à entrer dans le cirque de la promotion, de la peoplelarisation et de l’exploitation de son image d’auteur. Au nom de quel argument suprême irait-on violer le droit de la personne sur sa vie, lequel n’existe pas vraiment mais pourrait s’inspirer du droit de la personne sur son image qui lui existe bien et interdit à un média de publier une photo d’une personne si elle s’y oppose, celle-ci étant qualifiée de « personnalité publique » ou pas. Il n’empêche. Aucun regret du côté de Mediapart, où l’on dénonce « un concert de bien-pensance » tout en déplorant :
 « On considère trop souvent que la sphère culturelle est un ailleurs, où le journalisme d’enquête classique n’a pas sa place. »
thSes nombreux lecteurs craignent que, sous le coup de l’abattement, elle ne renonce vraiment à écrire comme elle l’a laissé entendre. D’aucuns lui conseillent de prendre un nouveau pseudonyme mais c’est trop tard désormais : qui qu’elle ait été et quel que soit son nom, son état-civil, son identité, elle demeurera à jamais Elena Ferrante. Elle qui voulait se libérer de l’angoisse qu’engendre la notoriété en s’abritant derrière un nom de plume, c’est raté même si ça a marché durant vingt-cinq ans.Elena Ferrante avait écrit, avant la publication de son premier livre :
«Je pense que les livres, une fois qu’ils sont écrits, n’ont pas besoin de leurs auteurs. S’ils ont quelque chose à dire, ils trouveront tôt ou tard des lecteurs» 
Pas sûr que, pour autant, l’affaire relance la querelle Proust/ Sainte-Beuve sur le moi intime et le moi social de l’écrivain («un  livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices”) ni le post-structuralisme des années 1968-1969 vu à travers les analyses sur la nature de l’auteur de Michel Foucault et de Roland Barthes (“la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur”). Alors, faut-il accabler Claudio Gatti ? Toujours confortable de hurler avec les loups. En l’espèce, ce serait vain. Il est plus intéressant de s’interroger sur ce que cela révèle au fond. Car si l’on en juge par l’indignation manifestée par des écrivains (Erri de Luca etc) et par la vox populi en ligne, on ne lui pardonne pas d’avoir appliqué à la romancière de l’Amie prodigieuse le même traitement qu’il réserve d’ordinaire aux fraudeurs et trafiquants, dénonciations dont ces mêmes lecteurs seraient les plus prompts à le féliciter.
Ce qui justifierait cette exception, ce n’est pas seulement le prestigieux statut d’écrivain : c’est la personnalité supposée d’Elena Ferrante, l’incontestable lien créé au gré des parutions entre elle et son public, la chaleur, l’intimité, la passion qui constitue ce fil invisible mais ténu. Car enfin, lorsqu’à l’issue d’une longue traque des plus fins limiers de la presse littéraire la véritable identité d’Emile Ajar a été percée à jour, l’orgueilleux embarras de Romain Gary n’a rien suscité de tel, plutôt un coup de chapeau à la supercherie et à la qualité du camouflet adressé au milieu qui n’y avait vu que du feu. Rien de commun avec la solidarité qui se manifeste depuis quelques jours entre les lecteurs et « leur » auteur, celle qui les accompagne depuis quelques années et les a enchantés, éblouis, émus, passionnés avec cette histoire d’amitié entre Elena aidée par son institutrice et Lila la surdouée qui doit abandonner l’école pour aider sa famille, deux filles issues de familles pauvres dans la Naples à la fin des années cinquante, de l’adolescence à l’âge adulte.
 Maintenant que l’on sait le véritable patronyme d’Elena Ferrante, il ne reste plus qu’à établir de quoi Claudio Gatti est vraiment le nom.
(Photos Sergio Larrain et Henri Cartier-Bresson)