samedi 18 novembre 2017

Aheda Zanetti / J’ai créé le burkini pour libérer les femmes, pas pour enlever leur liberté


Femmes en burkini, Cronulla plage, Sydney, Australie: ‘Je voulais trouver quelque chose qui permettrait à ma nièce de s’adapter au mode de vie australien, tout en respectant les exigences d’une jeune fille musulmane.’ Photograph: Aheda Zanetti



J’ai créé le burkini pour libérer les femmes, pas pour enlever leur liberté



Le burkini, ce n’est pas un symbole d’Islam: c’est un symbole de plaisir, de joie, de sport, de santé. Alors, qui est pire, les taliban ou les politiciens français? 


Friday 26 August 2016 14.27 BST

Q
uand j’ai inventé le burkini au début de l’année 2004, je ne cherchais pas à enlever leur liberté aux femmes, je voulais les libérer. Ma nièce voulait jouer au netball, mais nous avions du mal à lui trouver une équipe parce qu’elle portait un hijab. Ma sœur a dû se battre pour défendre le droit de sa fille à jouer. Elle a demandé: pourquoi empêcher cette fille de jouer uniquement parce qu’elle souhaite être modeste?

Une fois qu’elle a finalement été autorisée à joindre l’équipe, nous sommes tous allées la voir jouer pour l’appuyer, et nous avons constaté que sa tenue était complètement inappropriée pour le sport: un polo à manches longues, un pantalon de jogging et son hijab – un ensemble vraiment pas pratique pour le sport. Elle était rouge comme une tomate tellement elle avait chaud!
Une fois rentrée à la maison, j’ai commencé à chercher des tenues plus pratiques pour elle, des tenues de sports pour filles musulmanes et je n’ai rien trouvé. Je savais que je ne trouverais rien en Australie. Cela m’a fait réfléchir, quand j’étais à l’école j’ai raté tout les sports parce que j’avais choisi d’être modeste, mais je voulais trouver quelque chose qui permettrait à ma nièce de s’adapter au mode de vie australien et aux vêtements occidentaux, tout en respectant les exigences d’une jeune fille musulmane.
Je me suis assise sur le sol de mon salon et j’ai crée quelque chose. J’ai observé le voile et j’ai enlevé l’excédent de tissu, ce qui m’a rendue un peu nerveuse: ma communauté islamique accepterait-elle cela? Le voile est censé couvrir vos cheveux et votre forme, rien ne doit dévoiler les formes du corps. Ceci marquais la forme du cou. Puis je me suis dit, cela montre la forme du cou, c’est juste un cou, cela n’a pas d’importance.
Avant de lancer la nouvelle tenue, j’ai fabriqué un échantillon et un questionnaire pour savoir ce que les femmes en pensait: le porteriez-vous? Est-ce que cela vous encouragerais à être plus active A jouer plus de sport? A nager? De nombreux membres de ma communauté n’étaient pas trop convaincus, mais j’ai développé le modèle et cela a été une réussite commerciale.

Le burkini a attiré l’attention du grand public quand Surf Lifesaving Australia à introduit un programme visant à intégrer les filles et les garçons musulmans dans les activités de sauvetage sur plage suite aux émeutes de Cronulla; une jeune fille musulmane voulait participer à un événement de la compétition. Elle portait un burkini.
Après le 11 Septembre, les émeutes de Cronulla, l’interdiction du voile en France, et les répercussions internationales que cela a eu – nous avons été stigmatisés comme étant des mauvaises personnes à cause de quelques criminels qui ne représentent pas les musulmans – je ne voulais surtout pas que les gens marginalisent les filles qui portent cette tenue. Il s’agit juste de jeunes filles qui souhaitent être modestes.
Pour elles il s’agissait d’une volonté d’intégration, d’acceptation et d’égalité, et pas de marginalisation. C’était difficile pour nous à l’époque, la communauté musulmane avait peur de se faire remarquer. Nous avions peur de nous rendre dans les piscines publiques ou à la plage et ainsi de suite, mais je voulais que les filles aient suffisamment confiance en elles-mêmes pour se créer des bonnes vies. Le sport est important, nous sommes australiens! Je voulais créer quelque chose de positif, quelque chose que toutes les femmes peuvent porter qu’elles soient chrétiennes, juives ou hindous. C’est juste un vêtement pour une personne qui souhaite être modeste, ou pour quelqu’un qui souffre d’un cancer de la peau, ou pour une nouvelle maman qui ne veux pas porter un bikini: cela ne symbolise pas l’Islam.

Fadila Chafic, australienne et musulmane, et une instructrice de natation, dans une piscine à Sydney. Photograph: Jason Reed/Reuters


Quand je l’ai nommé burkini, je ne le voyais pas comme une burqa pour la plage. La burqa, c’était juste un mot pour moi; j’ai passé toute ma vie en Australie, j’avais conçu ce costume de bain et j’avais besoin de lui donner un nom tout de suite. C’était une combinaison de deux cultures; nous sommes australiens mais aussi musulmans par choix. La burqa ne symbolise rien ici, elle n’est pas mentionnée dans le Coran, et notre religion ne nous demande pas de nous couvrir le visage, c’est un choix personnel. La burqa n’est mentionnée nulle part dans les textes islamiques. J’ai dû rechercher le mot et il était défini comme une sorte de manteau couvrant: à l’autre bout de la gamme il y avait le bikini, alors j’ai combiné les deux.
Toute cette négativité que l’on voit partout en ce moment et ce qui se passe en France me rend triste. J’espère qu’il ne s’agit pas de racisme. Je pense qu’ils ont mal interprété un vêtement qui est complètement positif, il symbolise le loisir et la joie, les bons moments, le sport et la santé, et maintenant on demande aux femmes de quitter la plage et de retourner dans leurs cuisines?
Ce vêtement est un outil de liberté pour les femmes, et ils veulent leur prendre leur liberté? Alors qui est pire, le Taliban ou le politicien français? Ils sont aussi mauvais l’un que l’autre.

Je pense que les hommes n’ont pas à décider de ce que les femmes doivent porter; personne ne nous force, c’est à chaque femme de décider. Ce que vous voyez, c’est notre choix. Est-ce que je me considère comme une féministe? Oui, peut-être. J’aime me tenir derrière mon mari, mais le moteur c’est moi et c’est mon choix. Je veux qu’il reçoive tous les honneurs, mais moi je suis la réussite silencieuse.
J’aimerais être en France pour dire que vous n’avez rien compris. Et n’y a-t-il pas suffisamment de problèmes dans le monde, faut-il en vraiment en créer de nouveaux? Vous avez pris un produit qui signifie la joie, le plaisir et l’activité physique et vous en avez fait un objet de haine.
Quelles sont les valeurs françaises alors? Qu’est-ce que vous voulez dire quand vous dites que le burkini n’est pas compatible avec les valeurs françaises? Liberté? Vous nous décidez ce que nous devons porter. En nous disant ce que nous ne devons pas faire, vous allez faire renvoyer les femmes à la maison, que voulez-vous que nous fassions alors? Il y aura des répercussions. Si vous divisez la nation, si vous n’écoutez pas les voix des autres et si vous ne tentez pas de trouver des solutions, il y a des gens qui vont se mettre en colère. Repousser les gens et les isoler, ce n’est pas une bonne politique pour un politicien ou pour un pays.

Je me souviens de la première fois que j’ai essayé le burkini. Je l’ai d’abord essayé dans ma baignoire, il fallait que je sois sûre qu’il marche. Puis j’ai dû l’essayer en plongeant, alors je suis allée à la piscine locale pour tester si le bandeau restait bien en place. Je me suis rendue à la piscine Roselands Pool, je me souviens que tout le monde me regardait, mais qu’est-ce qu’elle porte? Je suis allée tout droit jusqu’au bout de la piscine, je suis montée sur le plongeoir et j’ai sauté. Le bandeau est bien resté en place, et j’ai pensée, merveille! Parfait!
C’est la première fois de ma vie que j’ai nagé en public, et c’était absolument merveilleux. Je me souviens parfaitement de la sensation. Je me suis senti libre, je me suis senti émancipée, je sentais que la piscine m’appartenait. J’ai marché jusqu’au bout de la piscine avec les épaules bien droites.
Plonger dans l’eau est une des sensations les plus fantastiques. Et vous savez quoi? Je porte un bikini sous mon burkini. J’ai le meilleur des deux mondes.



vendredi 17 novembre 2017

Léa Seydoux / 'J’ai dû me défendre': la nuit où Harvey Weinstein s'est jeté sur moi

Léa Seydoux


'J’ai dû me défendre': la nuit où Harvey Weinstein s'est jeté sur moi


Tout au long de la soirée, il m’a regardé comme si j’étais un morceau de viande. Puis il a perdu tout contrôle, écrit Léa Seydoux




J
e rencontre des hommes comme Harvey Weinstein tout le temps. Le cinéma est ma vie: j’ai joué dans de nombreux films au cours des 10 dernières années. Je connais donc toutes les façons par lesquelles l’industrie du film traite les femmes avec mépris.

Quand j’ai rencontré Harvey Weinstein pour la première fois, ça ne m’a pas pris beaucoup de temps pour deviner qui il était vraiment. Nous étions à un défilé de mode. Il était charmant, drôle, intelligent – mais très dominateur. Il voulait me rencontrer pour prendre un verre et a insisté pour prendre rendez-vous le soir même. Ce n’était pas un rendez-vous d’affaire. Il avait d’autres intentions – je le voyais très clairement.
Nous nous sommes rencontrés dans le hall de son hôtel. Son assistante, une jeune femme, était là. Tout au long de la soirée, il a flirté et m’a regardé comme si j’étais un morceau de viande. Il a agi comme s’il me considérait pour un rôle. Mais je savais que c’étaient des foutaises. Je le savais, parce que je pouvais le voir dans ses yeux. Il avait un air lubrique. Il utilisait son pouvoir à des fins personnelles, il pensait pouvoir coucher avec moi.
Il m’a invité à venir boire un verre dans sa chambre d’hôtel. C’est difficile de lui dire non, toutes les filles ont peur de lui. Nous sommes montés ensemble. Bientôt, son assistante est partie et c’était juste nous deux. C’est le moment où il a commencé à perdre tout contrôle.
Nous parlions sur le canapé quand il a soudainement sauté sur moi et a essayé de m’embrasser. J’ai dû me défendre. Il est grand, et gros, alors j’ai dû résister vigoureusement. Je suis partie, complètement dégoûtée, mais je n’ai cependant jamais eu peur de lui car je savais dès le début à qui j’avais affaire.
Après cette nuit dans sa chambre d’hôtel, je l’ai vu à maintes reprises. Nous sommes dans la même industrie, donc c’est impossible de l’éviter. J’ai vu comment il fonctionne, la façon dont il cherche une brèche, la façon dont il teste les femmes pour voir ce qu’il peut faire avec elles.

D’ailleurs, il n’accepte pas d’entendre “non”. Une fois, je suis allé avec lui dans un restaurant et quand il n’a pas pu obtenir une table, il s’est fâché et a dit: “Savez-vous qui je suis? Je suis Harvey Weinstein!” C’est le genre d’homme qu’il est.
J’ai assisté à des dîners où il s’est vanté ouvertement de coucher avec des actrices d’Hollywood. Il m’a aussi dit des choses misogynes au fil des ans. Un jour, il m’a dit: “Vous seriez mieux si vous perdiez du poids”. Ce commentaire m’a choqué.
Une nuit, je l’ai vu à Londres pour les BAFTA, où il a passé la soirée à draguer ouvertement une jeune femme. Une autre fois, au bal Met Life, je l’ai vu essayer de convaincre une jeune femme de coucher avec lui. Tout le monde pouvait voir ce qu’il faisait.
C’est la chose la plus dégoûtante dans cette histoire: tout le monde savait ce que Harvey faisait et personne n’a rien fait. Il est incroyable qu’il ait pu agir comme ça pendant des décennies et garder sa carrière. C’est seulement possible parce qu’il a énormément de pouvoir.
Dans ce milieu,, il est très fréquent de rencontrer des réalisateurs qui abusent de leur position. Ils sont très influents, c’est comme ça qu’ils s’en sortent. Avec Harvey, c’était des abus physiques. Avec d’autres, ce sont juste des mots. Il faut être très forte pour être une femme dans l’industrie du cinéma.
La première fois qu’un réalisateur m’a fait une remarque déplacée, j’avais environ 25 ans. Je respectais beaucoup son travail. Nous étions seuls et il m’a dit: “J’aimerais pouvoir faire l’amour avec toi. J’aimerais pouvoir te baiser.”
Il a dit cela d’une manière d’une manière mi-enjouée, mi-sérieuse. J’étais très en colère: j’essayais de faire mon travail et il m’a rendu très mal à l’aise. Il avait eu des relations sexuelles avec toutes les actrices qu’il avait filmées.
Un autre réalisateur avec qui j’ai travaillé filmait de très longues scènes de sexe qui duraient des jours. Il rejouait les scènes encore et encore dans une sorte de stupeur. C’était très grossier.
Un autre réalisateur a essayé de m’embrasser. Comme Weinstein, j’ai dû le repousser physiquement. Il a agi comme un fou, hors de lui car je ne voulais pas avoir de relations sexuelles avec lui.
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Si vous êtes une femme travaillant dans ce milieu, vous devez vous battre parce que c’est un monde très misogyne. Pourquoi les salaires sont-ils si inégaux? Pourquoi les hommes gagnent-ils plus que les femmes? Il n’y a aucune raison pour que ce soit ainsi.
Hollywood est un monde incroyablement exigeant envers les femmes. Pensez aux diktats de beauté: toutes les actrices font des séances de botox à 30 ans, elles doivent être parfaites. C’est une image des femmes qui est bizarre et qui finit par nous contrôler.
Ce métier est basé sur l’apparence. Vous devez être désirable et aimée. Mais tous les désirs ne peuvent pas être assouvis, même si les hommes dans le milieu du cinéma croient le contraire.
Je pense – et j’espère – que nous allons enfin voir du changement. Seule la vérité et la justice peuvent nous faire avancer.
 This article was amended on 13 October 2017 to more accurately translate some remarks.




jeudi 16 novembre 2017

Karl Lagerfeld / "Généralement, je déteste être photographié"





Karl Lagerfeld : "Généralement, je déteste être photographié"

Par Richard Gianorio | Le 31 octobre 2017

Photographe éclairé, le couturier est l’invité d’honneur de Paris Photo. Interview et confidences d’un esprit libre, subtil et visionnaire.


L’œil de Karl Lagerfeld. Celui du couturier, bien sûr, mais aussi celui du photographe. Un œil qui regarde et considère les autres, un œil vif, rapide, concentré, qui guette et qui saisit. « La photo est question et réponse », disait Cartier-Bresson. Pour Lagerfeld, c’est également une évidence qu’elle soit photo de mode - son premier « choc » visuel a été la découverte des images d’Irving Penn -, photo classique - il aime Steichen, Stieglitz ou Kertész - ou photo contemporaine - avec une prédilection pour l’abstraction.

Si l’image a toujours fait partie intégrante de sa vie, Karl Lagerfeld est véritablement devenu photographe à la fin des années 1980, en réalisant des campagnes pour Chanel, dont il est le directeur artistique. Depuis, il alterne photos de mode publicitaires et travaux personnels avec la créativité et l’énergie débordante qu’on lui connaît. Curieux de tout, explorateur sans préjugés, il a expérimenté des procédés d’impression inédits et abordé à peu près tous les genres sans jamais intellectualiser sa démarche : chez Karl Lagerfeld, c’est la beauté qui a toujours le dernier mot.
Photographe reconnu, il est l’invité exceptionnel de Paris Photo, première foire mondiale de la photographie, qui partage une centaine de ses coups de cœur parmi les milliers d’œuvres exposées sous la nef du Grand Palais, le long d’un parcours balisé prolongé dans un album à paraître chez Steidl.

En exclusivité, Karl Lagerfeld nous a reçus dans son antre de la rue de Lille, galerie, studio photo, bibliothèque et laboratoire d’idées. Comme à chaque fois, sa parole est éclairée, sa délicatesse remarquable, grand seigneur espiègle, généreux de son temps et de ses bons mots.

Madame Figaro. - Comment la photographie est-elle entrée dans votre vie ? Est-ce une chose de l’enfance ?
Karl Lagerfeld. 
-De l’enfance, je ne crois pas. Les photos étaient rangées dans des albums de famille, et seules ma mère et mes cousines disposaient d’un appareil photo. J’ai eu le mien à 16 ans : un Minox - je l’adorais. Je me souviens aussi de la première image de mode qui m’ait vraiment frappé : c’était dans un Vogue que ma mère avait rapporté d’Amérique, la série était signée Irving Penn et figurait sa femme, la mannequin Lisa Fonssagrives. Mon premier portrait, c’était celui de la mannequin Victoire Doutreleau, très jolie en Espagnole avec une mantille. La qualité imprimée était impeccable. Mais je me suis vraiment intéressé à la photographie plus tard, par le biais de Francine Crescent, du Vogue français, qui faisait travailler Guy Bourdin et Helmut Newton, qui sont devenus mes amis. Aujourd’hui, leurs photos sont considérées comme de l’art sacré, mais à l’époque on était violemment contre. J’ai rencontré Newton à l’occasion d’une publicité pour Patou, où je travaillais. Il photographiait une it girl anglaise, Tania Mallet - je me souviens de son nom -, dont j’avais dessiné la robe. Cela a été le début d’une longue amitié. Je possède les droits de trente-cinq portraits que Helmut a faits de moi, lui qui ne photographiait jamais les hommes. J’adorais la façon qu’il avait de faire des photos : il arrivait avec son appareil et ses films dans un sac plastique, et ça durait cinq minutes. Aujourd’hui, la moindre séance prend des siècles, ils font trois mille photos avec vingt-cinq assistants. Moi, j’aime que cela aille vite, je sais ce que je veux et je ne suis pas là à compter sur le hasard. C’est souvent la première ou la deuxième photo la meilleure.

Quel genre de modèle étiez-vous pour Newton ?
Quand on posait pour Newton, on devenait un Newton, on se sentait fondu dans la vision de quelqu’un d’autre - quelqu’un avec un talent fou. Généralement, je déteste être photographié, exception faite pour Helmut Newton, Irving Penn, que j’adore, et Richard Avedon.
Les photos de mode ont longtemps été sous-estimées avant de devenir des trésors convoités dans les salles des ventes…
Il faut relativiser : la photo de mode s’est ennoblie avant la Première Guerre mondiale. Il y a eu le baron de Meyer, Steichen et Stieglitz, que j’adore. Hoyningen-Huene n’était pas mal non plus. Mais pour moi, le vrai départ, c’est Irving Penn dans les années 1950. Sans parler d’Avedon : ses photos avec Suzy Parker, ce n’était pas rien.
C’est quoi, une photo réussie ?
C’est un choc visuel dont on se souvient. C’est un œil, c’est une ambiance. Il ne faut pas expliquer les choses. Voltaire disait : « Toute chose qui a besoin d’explication ne la vaut pas. »


Dans quel genre, Karl Lagerfeld est-il le plus à l’aise ?
Je suis à l’aise et balaise partout car je ne veux pas avoir de genre, justement. Je trouve cela très ennuyeux les photographes qui font toujours la même photo : je ne vais pas vous donner de noms ! J’aime expérimenter et je valorise la liberté créative plutôt que de me cramponner à un prétendu style qui serait le mien.
Avez-vous des modèles de prédilection ?
Non, je n’aime pas la routine. Mais j’adore photographier les architectures : la villa Noailles, la villa Malaparte, les fontaines de Rome ou, bientôt, la villa Savoye.
Y a-t-il une sensibilité allemande ?
Oui, je suis schleu à fond, un schleu de Weimar au goût du jour. C’est dans mes gènes et je ne me gêne pas. Et ce n’est pas parce que Mme Merkel fait des bêtises que je vais renoncer à être allemand. Je suis contre la double nationalité : il faut assumer ce que l’on est. Disons que cela fait partie de mon petit folklore personnel. Pourtant, j’ai très peu vécu en Allemagne et mes références sont des gens que je n’ai pas connus, et que personne ne connaît, d’ailleurs : Harry Kessler ou Walter Rathenau. Sans parler de Goethe, bien sûr.
Le prochain défilé des Métiers d’Art Chanel se déroulera en décembre à Hambourg, la ville où vous êtes né. Une démarche émotionnelle ?
Émotionnelle, c’est exagéré, c’est un boulot aussi. Il ne faut pas donner une trop grande dimension sentimentale à une chose professionnelle. Les émotions, il vaut mieux ne pas les formuler. Une émotion que vous galvaudez n’est plus une émotion mais un truc de communication…


mercredi 15 novembre 2017

Stéphane Rose / Littérature érotique, le porno des femmes ?



Littérature érotique, le porno des femmes ?

Par Stéphane Rose | Le 10 mars 2011

Elles sont de plus en plus nombreuses à prendre la plume pour exprimer leurs fantasmes. Une nouvelle forme de résistance au porno macho ?


À l’heure où la pornographie de masse achève d’imposer son règne sur Internet, la littérature érotique « pour les femmes » connaît un essor remarquable. La résistance serait-elle en train de s’organiser contre le porno des hommes ? Nous avons posé la question à des femmes de mots et d’images à l’effronterie assumée.    
Que ce soit sous forme de témoignages sur les forums sexo, de confessions sur les réseaux sociaux féminins ou de récits dans des magazines libertins, les Françaises sont de plus en plus nombreuses à prendre la plume pour partager leurs fantasmes. Elles rencontrent aussi un certain succès dans les librairies avec des recueils de nouvelles érotiques estampillées « féminines » qui se vendent comme des petits pains aux Éditions Blanche (Transports de femmes), Pocket (Folies de femmes), et plus récemment La Musardine. Même Harlequin, que l’on croyait à jamais attaché à son image d’éditeur à l’eau de rose, se met au rose tout court avec sa collection « Audace », qui se revendique « sexy, impertinente et osée ». Faut-il y voir la confirmation du vieux cliché selon lequel la libido féminine est moins visuelle et plus imaginative que celle des hommes, qui préfèrent donc la pornographie à l’érotisme ?

“Pas une affaire de genre”

Ce n’est en tout cas pas l’avis de Cali Rise, plume du site Impudique Magazine et auteure de nouvelles publiées chez Blanche et La Musardine : « On dit que les hommes n’aiment pas lire des livres érotiques, or je connais beaucoup d’entre eux qui avouent me lire… Je crois sincèrement que nous sommes tous féminins et masculins. Chaque lecteur réagira différemment selon ses ressentis et son vécu, selon son éducation aussi. » Elise Abelanski, animatrice du blog de la collection « Osez… 20 histoires de sexe » – dont la particularité est d’être ouverte à tous et pas seulement aux auteurs déjà publiés – partage ce point de vue : « La littérature érotique n’est pas une affaire de genre, elle est mixte par nature. Au point que certains de nos auteurs hommes écrivent sous pseudos féminins, et réciproquement. Le monde du livre érotique est beaucoup moins cloisonné que celui du film porno. » Mais pourquoi ?
Nous avons posé la question à Emilie Jouvet, photographe et réalisatrice du porno queer One Night Stand (2006). En 2010, son documentaire « sex positif » et féministe Too Much Pussy! Feminist Sluts in The Queer X Show, a été primé au festival Entrevues de Belfort, ainsi qu’au Reelout Queer Film + Video Festival de Kingston, au Canada. 


« En tant que femmes, nous sommes élevées dans l’idée que la pornographie est un mal absolu, un croquemitaine auquel il ne faut surtout pas se frotter sous peine de finir très mal. Une femme bien ne regarde pas de porno et se doit de tenir un discours très négatif et moralisateur sur ce genre. Même si elle ne sait même pas de quoi elle parle car elle n’en a souvent jamais vu ! La deuxième raison est sûrement que le X traditionnel est majoritairement imaginé, créé et fabriqué par des hommes pour des hommes. Il n’est donc pas toujours évident pour une femme de trouver des images sexuelles qui lui conviennent, surtout si elle se sent coupable de vouloir s’y intéresser. »

“Un excellent moyen de casser la routine sexuelle”

La littérature érotique permettrait donc à ses auteures d’investir leur propre terrain d’expression fantasmatique. Selon Cali Rise, elle est peut-être pour les femmes «  une façon de rechercher le plaisir qu’elles ne trouvent pas dans leur couple et/ou d’aiguiser leur libido, et oser devenir l’amante libérée dont leur partenaire rêve »… Bénédicte, 32 ans et grande amatrice du genre, ne la contredit pas : « La littérature érotique est un excellent moyen de casser la routine sexuelle. Moi par exemple, j’adore le sexe et n’ai aucun tabou, mais j’ai une imagination limitée. Les nouvelles érotiques me donnent des idées pour surprendre mon partenaire… et moi
avec ! »
Il est intéressant de constater que l’envie de se surprendre est aussi une quête des femmes qui écrivent. En effet, selon Elise Abelanski, « parmi les textes que nous recevons pour la collection “Osez… 20 histoires de sexe”, un grand nombre sont signés de femmes qui se mettent en scène dans des récits adultérins hauts en couleur. Le point de départ de leurs histoires est souvent une épouse délaissée par son mari, qui cherche à plaire et vibrer de nouveau et s’invente des amants sensuels et imaginatifs… J’ai parfois l’impression qu’au même titre que les hommes se soulagent devant les films porno, les femmes se soulagent en couchant leurs fantasmes sur papier. Dans un cas comme dans l’autre, cela permet de noyer dans l’œuf les pulsions adultérines ! » 
Certes… Mais il ne faut pas négliger la dimension littéraire de la nouvelle érotique. On peut avoir envie de s’y essayer en tant qu’auteure et en tant que lectrice pour des raisons purement artistiques. « Au-delà du côté sulfureux, ça raconte d’abord une histoire, confirme Bénédicte. Parfois, le plaisir de la lecture peut se suffire à lui-même si les fantasmes décrits ne sont pas très excitants. » Une qualité que, force est de l’admettre, ne possède pas le porno !







lundi 13 novembre 2017

Le sexfie, l’autoportrait d’une génération




Le sexfie, l’autoportrait d’une génération

Par Juliana Bruno | Le 26 mai 2014
Le selfie, cet autoportrait photographique que l’on a vu se décliner à l’infini sur les réseaux sociaux n’a pas dit son dernier mot. Avec le sexfie, c’est la mise en scène de l’intimité de la génération Z qui se joue.
C’est à l’aide des hashtags sexfie, sexselfie ou encore aftersexselfie que des centaines d’adolescents et jeunes adultes référencent leurs clichés postcoïtaux sur la Toile. Ils prennent la pose pour un autoportrait au sortir d’une partie de jambes de l’air, histoire de se vanter de leurs performances sexuelles. Ces photos, un brin voyeuristes, sont principalement destinées à leur communauté sur les réseaux sociaux et représentent un bon moyen pour faire grimper en flèche leur popularité en ligne. Cette tendance Web est devenue l’apanage de la génération Z, biberonnée au digital et à tous ses dérivés. Mais elle reflète aussi une mise en scène de l’intime qui n’est pas nouvelle. Peut-on alors parler d’exhibitionnisme ?
Souvenez-vous de Tavi Gevinson, cette jeune blogueuse mode de 12 ans qui squattait les premiers rangs des défilés, coupe au bol et grosses lunettes vissées sur le nez. Aujourd’hui, à 17 ans, Tavi est toujours aussi hype. Elle est rédactrice en chef de Rookie, un site qui mêle habilement mode et pop-culture et partage ses conseils avec ses milliers de followers sur les réseaux. La jeune femme représente en réalité la génération Z, comme le note Les Inrocks dans un article consacré à la thématique, pour désigner ces 15-25 ans surinformés qui ont grandi avec un IPad mini greffé à la main. Difficile alors pour ces jeunes nés entre 1990 et 2000 de faire la différence entre la vie réelle et le virtuel puisque ce dernier a joué un rôle primordial dans leur construction. Avec la multiplication des applications et des réseaux communautaires comme Instagram ou Snapchat qui se prêtent voire qui invitent à la mise en scène de soi, il n'est pas étonnant que cette génération Z se laisse aller à la médiatisation d’une sexualité ordinaire. « J’ose prendre des poses sexys voire me dénuder sur Snapchat », confie Alice, 16 ans. « Je peux choisir à qui je vais envoyer mes selfies et ils disparaissent au bout de six secondes » (c’est le principe de l’appli, NDLR). « Il m’arrive de poster des photos de moi au lit avec une fille. Il n’y a rien de porno, c’est plutôt dans la suggestion mais ça créé une forme de compétition avec les potes », se targue Quentin, 19 ans. Pour se vanter auprès des membres de leur communauté ou pour copier leurs aînés, cette tendance questionne le concept d’intimité.


Exposer son intimité, pour mieux la ressentir

Dans tout ce qu’elle peut avoir de choquante, cette pratique fait pourtant les « beaux jours » du XXIe siècle médiatique. Dans Loft Storyet dès sa première édition en 2001, Loana s’adonnait aux plaisirs charnels face caméra dans une piscine. Cet épisode a révélé comment la mise en scène de l’intimité a pris une valeur considérable, devenant une sorte de monnaie qui paie via la télévision et, maintenant, via le Web. Pour se faire connaître comme ces anonymes de la téléréalité érigés en stars ou pour booster sa cote de popularité.

Des starlettes aux acteurs, en passant par les hommes et femmes politiques, beaucoup n’hésitent plus à s’affranchir des codes de la bienséance pour faire parler d’eux au risque de se faire taxer d’exhibitionnistes. Lindsay Lohan révèle la liste de ses amants sur la Toile pendant que James Franco s’adonne à des sexfies très hot qui n’ont rien à envier à ceux de la génération Z. Ici, l’intimité est érigée en valeur financière, en faire-valoir, ce qui n’est pas le cas de celle prônée par les adolescents et les jeunes adultes.
Dans la logique qui anime le sexfie, il y a la perte d’une frontière entre intimités réelle et numérique. Souvent, la place des réseaux sociaux et celle de la vie tangible, réelle, se trouvent interverties. Confusion donc entre le réel et le virtuel, mais également désir d’« extimité ». DansL’intime et le privé dans la famille (Éd. In Press), le sociologue Serge Tisseron interroge cette dynamique. En effet, il définit«  l’extimité » comme le « désir de montrer une partie de sa vie intime, autant physique que psychique, afin de mieux se l’approprier grâce aux échanges suscités avec les proches ». 

Un cliché parmi d'autres

Et c’est bien ce qui se joue dans la pratique du sexfie : le jeune vient demander la reconnaissance de ses pairs, une identification, en postant une preuve de son activité sexuelle. C’est bien ce que semble dire Quentin lorsqu’il parle de « compétition avec les potes ». Dans la comparaison, se trouve aussi l’identification. C’est donc aussi une manière de se rassurer et d’affirmer : « Je suis normal, je suis capable d’avoir des relations sexuelles ».



Enfin, puisque virtuel et réel sont tellement imbriqués, partager son intimité devient une façon de la ressentir. « Quand je vois le nombre de likes sur une photo que j’ai partagée d’un moment tendre avec mon copain sur mon compte Instagram, j’ai l’impression que c’était encore mieux, j’ai l’impression de le revivre », s’amuse Alice. C’est un exhibitionnisme qui s’ignore. Pas maîtrisé comme celui de James Franco, Lindsay Lohan ou Miley Cyrus. Mais bien intrinsèque à cette génération qui partage sur les réseaux pour exister. Sans les autres – ce public aux contours flous, les amis bien sûr, mais la planète entière aussi –, point de plaisir.
Et même si c’est l’ordinaire, la normalité, qui est revendiquée parce que le jeune s’adresse à un autre jeune avec lequel il partage un même système de valeurs. C’est du moins ce que veulent croire ces jeunes adultes qui banalisent l’exposition de la chambre à coucher. Comme si le sexfie était venu remplacer le fameux cours d’éducation sexuelle. Comme si le sexe, dans une vie de selfie, n’était qu’un cliché parmi d’autres.






dimanche 12 novembre 2017

Juliana Bruno / Petit tour du monde de la drague




Petit tour du monde de la drague

Par Juliana Bruno | Le 15 juillet 2014

Les Français sont romantiques, les Méditerranéens ont le sang chaud, les Américains maîtrisent l’art du dating à la perfection. Guide pratique des codes de la séduction aux quatre coins de la planète.


Célibataire, vous vous envolez en solo pour l’été ? Direction la péninsule ibérique, le grand Ouest ou la Scandinavie et vous avez bien l’intention de conclure ? Petit guide des codes de la séduction par régions pour être sûre de trouver chaussure à votre pied, sans commettre d’impairs. L'occasions aussi de vérifier si les clichés disent vrai. 

En Méditerranée 

La technique : En Italie ou en Espagne, faire la cour est une seconde nature. Puisque les « Latin lovers » ont le sang chaud et le sens de la tchatche, on les laisse penser qu’ils mènent la danse (le flamenco si besoin). Pour flatter leur égo (démesuré) et leur virilité (en devenir).
Bon plan : Entre deux virées, prenez le temps de traîner dans les laveries automatiques, lieu de prédilection des transalpins pour faire l’amour, selon une étude menée par une radio italienne. Ils ont également un penchant pour les garages et les cages d’escaliers. Caliente ! 

En Scandinavie

La technique : Ce n’est pas parce qu’il fait frisquet dans le grand Nord que les Norvégiens et les Suédois ne sont pas chaleureux. Au contraire, entre deux Krisprolls, pour se réchauffer, ils entretiennent une sexualité débridée. Particulièrement friands de fellation et de cunnilingus à en croire les études réalisées sur place. Avec eux, n’ayez pas peur d’aller droit au but.
Bon plan : Si vous rêvez d’une expérience homosexuelle dans un sauna, c’est la destination rêvée. 6% des Scandinaves hétérosexuels auraient en effet tenté l’aventure en territoire inconnu. 

Ailleurs en Europe

La technique : Si les Britanniques ne sont pas fins séducteurs et préfèrent le franc-parler aux œillades langoureuses, les Allemands, eux, aiment la discrétion et craquent pour les jeunes femmes timorées. Quant aux Polonais, ne vous en déplaise, ils troquent volontiers le rendez-vous galant contre une soirée entre amis. Il n'y a qu'à espérer que l’InterRail ne vous laisse pas en plan à Varsovie.
Bon plan : Poitrines généreuses ? Courbes affolantes ? Foncez outre-Manche ! Travailleuse acharnée, citoyenne exemplaire, écolo consommatrice de graines de lin et de pousses de soja ? Rendez-vous en territoire germanique. 

Outre-Atlantique et en Asie

Aux États-Unis

La technique : L’Américain peut s’avérer particulièrement puritain. Pour le prendre dans vos filets, respectez ses codes, le traditionnel dating, par exemple. Il faudra peut-être attendre le troisième rencard avant qu’il ne vous embrasse et le mariage avant qu’il ne vous mette dans son lit. À moins d’un trip à Las Vegas, l’idylle semble compromise.
Bon plan : Pas besoin d’aller au pays de l’Oncle Sam pour rencontrer le yankee de vos rêves. Ils sont en effet 3,3 millions à visiter l’Hexagone chaque année et jettent leur dévolu sur la Provence et la Vendée. 

En Asie 

La technique : Passionnés d’informatique et d’arts martiaux, les Japonais et les Chinois cultivent l’art de la performance plutôt que celui de la séduction. Toujours partantes ? Pour tenter de concurrencer les lolitas fans de mangas et les poupées gonflables grandeur nature, un seul mot d’ordre : patience.
Bon plan : Ceinture noire de karaté ou geekette en puissance, succès garanti si vous le mettez au tapis.
Alors, Italiens chaleureux et Américains puritains, mythe ou réalité ? On vous laisse sillonner la planète pour en juger.