samedi 31 janvier 2015

Albert Camus / Le renégat ou un esprit confus


Albert Camus
LE RENÉGAT
OU UN ESPRIT CONFUS

  
« Quelle bouillie, quelle bouillie ! Il faut mettre de l'ordre dans ma tête. Depuis qu'ils m'ont coupé la langue, une autre langue, je ne sais pas, marche sans arrêt dans mon crâne, quelque chose parle, ou quelqu'un, qui se tait soudain et puis tout recommence ô j'entends trop de choses que je ne dis pourtant pas, quelle bouillie, et si j'ouvre la bouche, c'est comme un bruit de cailloux remués. De l'ordre, un ordre, dit la langue, et elle parle d'autre chose en même temps, oui j'ai toujours désiré l'ordre. Du moins, une chose est sûre, j'attends le missionnaire qui doit venir me remplacer. Je suis là sur la piste, à une heure de Taghâsa, caché dans un éboulis de rochers, assis sur le vieux fusil. Le jour se lève sur le désert, il fait encore très froid, tout à l'heure il fera trop chaud, cette terre rend fou et moi, depuis tant d'années que je n'en sais plus le compte... Non, [46] encore un effort ! Le missionnaire doit arriver ce matin, ou ce soir. J'ai entendu dire qu'il viendrait avec un guide, il se peut qu'ils n'aient qu'un seul chameau pour eux deux. J'attendrai, j'attends, le froid, le froid seul me fait trembler. Patiente encore, sale esclave !
Il y a si longtemps que je patiente. Quand j'étais chez moi, dans ce haut plateau du Massif Central, mon père grossier, ma mère brute, le vin, la soupe au lard tous les jours, le vin surtout, aigre et froid, et le long hiver, la burle glacée, les congères, les fougères dégoûtantes, oh ! je voulais partir, les quitter d'un seul coup et commencer enfin à vivre, dans le soleil, avec de l'eau claire. J'ai cru au curé, il me parlait du séminaire, il s'occupait tous les jours de moi, il avait le temps dans ce pays protestant où il rasait les murs quand il traversait le village. Il me parlait d'un avenir et du soleil, le catholicisme c'est le soleil, disait-il, et il me faisait lire, il a fait rentrer le latin dans ma tête dure : « Intelligent ce petit, mais un mulet », si dur d'ailleurs mon crâne que de ma vie entière, malgré toutes les chutes, il n'a jamais saigné : « Tête de vache », disait mon père ce porc. Au séminaire, ils étaient tout fiers, une recrue du pays protestant c'était une victoire, ils m'ont vu arriver comme le soleil [47] d'Austerlitz. Pâlichon le soleil, il est vrai, à cause de l'alcool, ils ont bu le vin aigre et leurs enfants ont des dents cariées, râ râ tuer son père, voilà ce qu'il faudrait, mais pas de danger, au fait, qu'il se lance dans la mission puisqu'il est mort depuis longtemps, le vin acide a fini par lui trouer l'estomac, alors il ne reste qu'à tuer le missionnaire.
« J'ai un compte à régler avec lui et avec ses maîtres, avec mes maîtres qui m'ont trompé, avec la sale Europe, tout le monde m'a trompé. La mission, ils n'avaient que ce mot à la bouche, aller aux sauvages et leur dire : " Voici mon Seigneur, regardez-le, il ne frappe jamais ni ne tue, il commande d'une voix douce, il tend l'autre joue, c'est le plus grand des seigneurs, choisissez-le, voyez comme il m'a rendu meilleur, offensez-moi et vous en aurez la preuve ". Oui, j'ai cru râ râ et je me sentais meilleur, j'avais grossi, j'étais presque beau, je voulais des offenses. Quand nous marchions en rangs serrés et noirs, l'été, sous le soleil de Grenoble, et que nous croisions des filles en robes légères, je ne détournais pas, moi, les yeux, je les méprisais, j'attendais qu'elles m'offensent et elles riaient parfois. Je pensais alors : "Qu'elles me frappent et me crachent au visage", mais leur rire, vraiment, c'était tout comme, hérissé de [48] dents et de pointes qui me déchiraient, l'offense et la souffrance étaient douces ! Mon directeur ne comprenait pas quand je m'accablais :  "Mais non, il y a du bon en vous !". Du bon ! il y avait en moi du vin aigre, voilà tout, et c'était tant mieux, comment devenir meilleur si l'on n'est pas mauvais, je l'avais bien compris dans tout ce qu'ils m'enseignaient. Je n'avais même compris que cela, une seule idée et mulet intelligent j'allais jusqu'au bout, j'allais au-devant des pénitences, je rognais sur l'ordinaire, enfin je voulais être un exemple, moi aussi, pour qu'on me voie, et qu'en me voyant on rende hommage à ce qui m'avait fait meilleur, à travers moi saluez mon Seigneur.
Soleil sauvage ! il se lève, le désert change, il n'a plus la couleur du cyclamen des montagnes, ô ma montagne, et la neige, la douce neige molle, non c'est un jaune un peu gris, l'heure ingrate avant le grand éblouissement. Rien, rien encore jusqu'à l'horizon, devant moi, là-bas où le plateau disparaît dans un cercle de couleurs encore tendres. Derrière moi, la piste remonte jusqu'à la dune qui cache Taghâza dont le nom de fer bat dans ma tête depuis tant d'années. Le premier à m'en parler a été le vieux prêtre à demi aveugle qui [49] faisait sa retraite au couvent, mais pourquoi le premier, il était le seul, et moi, ce n'est pas la ville de sel, les murs blancs dans le soleil torride, qui m'ont frappé dans son récit, non, mais la cruauté des habitants sauvages, et la ville fermée à tous les étrangers, un seul de ceux qui avaient tenté d'y entrer, un seul, à sa connaissance, avait pu raconter ce qu'il avait vu. Ils l'avaient fouetté et chassé dans le désert après avoir mis du sel sur ses plaies et dans sa bouche, il avait rencontré des nomades pour une fois compatissants, une chance, et moi, depuis, je rêvais sur son récit, au feu du sel et du ciel, à la maison du fétiche et à ses esclaves, pouvait-on trouver plus barbare, plus excitant, oui, là était ma mission, et je devais aller leur montrer mon Seigneur.
« Ils m'en ont fait des discours au séminaire pour me décourager et qu'il fallait attendre, ce n'était pas un pays de mission, je n'étais pas mûr, je devais me préparer particulièrement, savoir qui j'étais, et encore il fallait m'éprouver, on verrait ensuite ! Mais toujours attendre ah ! non, oui, si on voulait, pour la préparation particulière et les épreuves puisqu'elles se faisaient en Alger et qu'elles me rapprochaient, mais pour le reste je secouais ma tête dure et je répétais la même chose, rejoindre les plus [50] barbares et vivre de leur vie, leur montrer chez eux, et jusque dans la maison du fétiche, par l'exemple, que la vérité de mon Seigneur était la plus forte. Ils m'offenseraient, bien sûr, mais les offenses ne me faisaient pas peur, elles étaient nécessaires à la démonstration, et par la manière dont je les subirais, je subjuguerais ces Sauvages, comme un soleil puissant. Puissant, oui, c'était le mot que, sans cesse, je roulais sur ma langue, je rêvais du pouvoir absolu, celui qui fait mettre genoux à terre, qui force l'adversaire à capituler, le convertit enfin, et plus l'adversaire est aveugle, cruel, sûr de lui, enseveli dans sa conviction, et plus son aveu proclame la royauté de celui qui a provoqué sa défaite. Convertir des braves gens un peu égarés, c'était l'idéal minable de nos prêtres, je les méprisais de tant pouvoir et d'oser si peu, ils n'avaient pas la foi et je l'avais, je voulais être reconnu par les bourreaux eux-mêmes, les jeter à genoux et leur faire dire : « Seigneur, voici ta victoire », régner enfin par la seule parole sur une armée de méchants. Ah ! j'étais certain de bien raisonner là-dessus, jamais très sûr de moi autrement, mais mon idée quand je l'ai, je ne la lâche plus, c'est ma force, oui, ma force à moi dont ils avaient tous pitié !
« Le soleil est encore monté, mon front commence [51] à brûler. Les pierres autour de moi crépitent sourdement, seul le canon du fusil est frais, frais comme les prés, comme la pluie du soir, autrefois, quand la soupe cuisait doucement, ils m'attendaient, mon père et ma mère, qui parfois me souriaient, je les aimais peut-être. Mais c'est fini, un voile de chaleur commence à se lever de la piste, viens, missionnaire, je t'attends, je sais maintenant ce qu'il faut répondre au message, mes nouveaux maîtres m'ont donné la leçon, et je sais qu'ils ont raison, il faut régler son compte à l'amour. Quand j'ai fui du séminaire, à Alger, je les imaginais autrement, ces barbares, une seule chose était vraie dans mes rêveries, ils sont méchants. Moi, j'avais volé la caisse de l'économat, quitté la robe, j'ai traversé l'Atlas, les hauts plateaux et le désert, le chauffeur de la Transsaharienne se moquait de moi : "Ne va pas là-bas", lui aussi qu'est-ce qu'ils avaient tous, et les vagues de sable pendant des centaines de kilomètres, échevelées, avançant puis reculant sous le vent, et la montagne à nouveau, toute en pics noirs, en arêtes coupantes comme du fer, et après elle il a fallu un guide pour aller sur la mer de cailloux bruns, interminable, hurlante de chaleur, brûlante de mille miroirs hérissés de feux, jusqu'à cet endroit, à la frontière de la terre [52] des noirs et du pays blanc, où s'élève la ville de sel. Et l'argent que le guide m'a volé, naïf toujours naïf je le lui avais montré, mais il m'a laissé sur la piste, par ici, justement, après m'avoir frappé : « Chien, voilà la route j'ai de l'honneur, va, va là-bas, ils t'apprendront », et ils m'ont appris, oh oui, ils sont comme le soleil qui n'en finit pas, sauf la nuit, de frapper toujours, avec éclat et orgueil, qui me frappe fort en ce moment, trop fort, à coups de lances brûlantes soudain sorties du sol, oh à l'abri, oui à l'abri, sous le grand rocher, avant que tout s'embrouille.
« L'ombre ici est bonne. Comment peut-on vivre dans la ville de sel, au creux de cette cuvette pleine de chaleur blanche ? Sur chacun des murs droits, taillés à coups de pic, grossièrement rabotés, les entailles laissées par le pic se hérissent en écailles éblouissantes, du sable blond épars les jaunit un peu, sauf quand le vent nettoie les murs droits et les terrasses, tout resplendit alors dans une blancheur fulgurante, sous le ciel nettoyé lui aussi jusqu'à son écorce bleue. Je devenais aveugle, dans ces jours où l'immobile incendie crépitait pendant des heures sur la surface des terrasses blanches qui semblaient se rejoindre toutes comme si, un jour d'autrefois, ils avaient attaqué ensemble [53] une montagne de sel, l'avaient d'abord aplanie, puis, à même la masse, avaient creusé les rues, l'intérieur des maisons, et les fenêtres, ou comme si, oui, c'est mieux, ils avaient découpé leur enfer blanc et brûlant avec un chalumeau d'eau bouillante, juste pour montrer qu'ils sauraient habiter là où personne ne le pourrait jamais, à trente jours de toute vie, dans ce creux au milieu du désert, où la chaleur du plein jour interdit tout contact entre les êtres, dresse entre eux des herses de flammes invisibles et de cristaux bouillants, où sans transition le froid de la nuit les fige un à un dans leurs coquillages de gemme, habitants nocturnes d'une banquise sèche, esquimaux noirs grelottant tout d'un coup dans leurs igloos cubiques. Noirs oui, car ils sont habillés de longues étoffes noires et le sel qui envahit jusqu'aux ongles, qu'on remâche amèrement dans le sommeil polaire des nuits, le sel qu'on boit dans l'eau qui vient à l'unique source au creux d'une entaille brillante, laisse parfois sur leurs robes sombres des traces semblables aux traînées des escargots après la pluie.
« La pluie, ô Seigneur, une seule vraie pluie, longue, dure, la pluie de ton ciel ! Alors enfin la ville affreuse, rongée peu à peu, s'affaisserait avec lenteur, irrésistiblement, et, fondue tout entière dans un torrent visqueux, emporterait [54] vers les sables ses habitants féroces. Une seule pluie, Seigneur ! Mais quoi, quel seigneur, ce sont eux les seigneurs ! Ils règnent sur leurs maisons stériles, sur leurs esclaves noirs qu'ils font mourir à la mine, et chaque plaque de sel découpée vaut un homme dans les pays du Sud, ils passent, silencieux, couverts de leurs voiles de deuil, dans la blancheur minérale des rues, et, la nuit venue, quand la ville entière semble un fantôme laiteux, ils entrent, en se courbant, dans l'ombre des maisons ou les murs de sel luisent faiblement. Ils dorment, d'un sommeil sans poids, et dès le réveil ils commandent, ils frappent, ils disent qu'ils ne sont qu'un seul peuple, que leur dieu est le vrai, et qu'il faut obéir. Ce sont mes seigneurs, ils ignorent la pitié et, comme des seigneurs, ils veulent être seuls, avancer seuls, régner seuls, puisque seuls ils ont eu l'audace de bâtir dans le sel et les sables une froide cité torride. Et moi...
« Quelle bouillie quand la chaleur monte, je transpire, eux jamais, maintenant l'ombre elle aussi s'échauffe, je sens le soleil sur la pierre au-dessus de moi, il frappe, frappe comme un marteau sur toutes les pierres et c'est la musique, la vaste musique de midi, vibration d'air et de pierres sur des centaines de kilomètres râ comme autrefois j'entends le silence. Oui, c'était le [55] même silence, il y a des années de cela, qui m'a accueilli quand les gardes m'ont mené à eux, dans le soleil, au centre de la place, d'ou peu à peu les terrasses concentriques s'élevaient vers le couvercle de ciel bleu dur qui reposait sur les bords de la cuvette. J'étais là, jeté à genoux au creux de ce bouclier blanc, les yeux rongés par les épées de sel et de feu qui sortaient de tous les murs, pâle de fatigue, l'oreille saignante du coup que m'avait donné le guide et eux, grands, noirs, me regardaient sans rien dire. La journée était dans son milieu. Sous les coups du soleil de fer, le ciel résonnait longuement, plaque de tôle chauffée à blanc, c'était le même silence et ils me regardaient, le temps passait, ils n'en finissaient plus de me regarder, et, moi, je ne pouvais soutenir leurs regards, je haletais de plus en plus fort, j'ai pleuré enfin, et soudain ils m'ont tourné le dos en silence et sont partis tous ensemble dans la même direction. À genoux, je voyais seulement, dans les sandales rouges et noires, leurs pieds brillants de sel soulever la longue robe sombre, la pointe un peu dressée, le talon frappant légèrement le sol, et quand la place a été vide, on m'a traîné à la maison du fétiche.
« Accroupi, comme aujourd'hui à l'abri du rocher, et le feu au-dessus de ma tête perce [56] l'épaisseur de la pierre, je suis resté plusieurs jours dans l'ombre de la maison du fétiche, un peu plus haute que les autres, entourée d'une enceinte de sel, mais sans fenêtre, pleine d'une nuit scintillante. Plusieurs jours, et l'on me donnait une écuelle d'eau saumâtre et du grain qu'on jetait devant moi comme on donne aux poules, je le ramassais. Le jour, la porte restait fermée et pourtant, l'ombre devenait plus légère, comme si le soleil irrésistible parvenait à couler à travers les masses de sel. Nulle lampe, mais en marchant à tâtons le long des parois, je touchais des guirlandes de palmes sèches qui décoraient les murs et, au fond, une petite porte, grossièrement taillée, dont je reconnaissais, du bout des doigts, le loquet. Plusieurs jours, longtemps après, je ne pouvais compter les journées ni les heures, mais on m'avait jeté ma poignée de grains une dizaine de fois et j'avais creusé un trou pour mes ordures que je recouvrais en vain, l'odeur de tanière flottait toujours, longtemps après, oui, la porte s'est ouverte à deux battants et ils sont entrés.
« L'un d'eux est venu vers moi, accroupi dans un coin. Je sentais contre ma joue le feu du sel, je respirais l'odeur poussiéreuse des palmes, je le regardais venir. Il s'est arrêté à un mètre de moi, il me fixait en silence, un signe et je me [57] suis levé, il me fixait de ses yeux de métal qui brillaient, inexpressifs, dans sa face brune de cheval, puis il a levé la main. Toujours impassible, il m'a saisi par la lèvre inférieure qu'il a tordue lentement, jusqu'à m'arracher la chair et, sans desserrer les doigts, m'a fait tourner sur moi-même, reculer jusqu'au centre de la pièce, il a tiré sur ma lèvre pour que je tombe à genoux, là, éperdu, la bouche sanglante, puis il s'est détourne pour rejoindre les autres, rangés le long des murs. Ils me regardaient gémir dans l'ardeur intolérable du jour sans une ombre qui entrait par la porte largement ouverte, et dans cette lumière a surgi le sorcier aux cheveux de rafia, le torse couvert d'une cuirasse de perles, les jambes nues sous une jupe de paille, avec un masque de roseaux et de fil de fer où deux ouvertures carrées avaient été pratiquées pour les yeux. Il était suivi de musiciens et de femmes, aux lourdes robes bariolées qui ne laissaient rien deviner de leurs corps. Ils ont dansé devant la porte du fond, mais d'une danse grossière, à peine rythmée, ils remuaient, voilà tout, et enfin le sorcier a ouvert la petite porte derrière moi, les maîtres ne bougeaient pas, ils me regardaient, je me suis retourné et j'ai vu le fétiche, sa double tête de hache, son nez de fer tordu comme un serpent.
[58] « On m'a porté devant lui, au pied du socle, on m'a fait boire une eau noire, amère, amère, et aussitôt ma tête s'est mise à brûler, je riais, voilà l'offense, je suis offensé. Ils m'ont déshabillé, rasé la tête et le corps, lavé à l'huile, battu le visage avec des cordes trempées dans l'eau et le sel, et je riais et détournais la tête mais, chaque fois, deux femmes me prenaient par les oreilles et présentaient mon visage aux coups du sorcier dont je ne voyais que les yeux carrés, je riais toujours, couvert de sang. Ils se sont arrêtés, personne ne parlait, que moi, la bouillie commençait déjà dans ma tête, puis ils m'ont relevé et forcé à lever les yeux sur le fétiche, je ne riais plus. Je savais que je lui étais maintenant voué pour le servir, l'adorer, non, je ne riais plus, la peur et la douleur m'étouffaient. Et là, dans cette maison blanche, entre ces murs que le soleil brûlait au dehors avec application, le visage tendu, la mémoire exténuée, oui, j'ai essayé de prier le fétiche, il n'y avait que lui, et même son visage horrible était moins horrible que le reste du monde. C'est alors qu'on a enchaîné mes chevilles avec une corde qui laissait libre la longueur de mon pas, ils ont encore dansé, mais cette fois devant le fétiche, les maîtres un à un sont sortis.
« La porte fermée derrière eux, la musique à nouveau, [59] et le sorcier a allumé un feu d'écorces autour duquel il trépignait, sa grande silhouette se brisait aux encoignures des murs blancs, palpitait sur les surfaces plates, remplissait la pièce d'ombres dansantes. Il a tracé un rectangle dans un coin où les femmes m'ont traîné, je sentais leurs mains sèches et douces, elles ont placé près de moi un bol d'eau et un petit tas de grains et m'ont montré le fétiche, j'ai compris que je devais garder les yeux fixés sur lui. Alors le sorcier les a appelées, une à une, près du feu, il en a battu quelques-unes qui gémissaient, et qui sont allées ensuite se prosterner devant le fétiche mon dieu, pendant que le sorcier dansait encore et il les a toutes fait sortir de la pièce jusqu'à ce qu'il n'en restât plus qu'une, toute jeune, accroupie près des musiciens et qui n'avait pas encore été battue. Il la tenait par une tresse qu'il tordait de plus en plus sur son poing, elle se renversait, les yeux exorbités, jusqu'à ce qu'enfin elle tombe sur le dos. Le sorcier la lâchant a crié, les musiciens se sont retournés contre le mur, pendant que derrière le masque aux yeux carrés le cri enflait jusqu'à l'impossible, et la femme se roulait à terre dans une sorte de crise et, à quatre pattes enfin, la tête cachée dans les bras joints, elle a crié elle aussi, mais sourdement et c'est ainsi [60] que, sans cesser de hurler et de regarder le fétiche, le sorcier l'a prise prestement, avec méchanceté, sans qu'on puisse voir le visage de la femme, maintenant enseveli sous les plis lourds de la robe. Et moi, à force de solitude, égaré, n'ai-je pas crié aussi, oui, hurlé d'épouvante vers le fétiche jusqu'à ce qu'un coup de pied me rejette contre le mur, mordant le sel, comme je mords aujourd'hui le rocher, de ma bouche sans langue, en attendant celui qu'il faut que je tue.
« Maintenant, le soleil a un peu dépassé le milieu du ciel. Entre les fentes du rocher, je vois le trou qu'il fait dans le métal surchauffé du ciel, bouche comme la mienne volubile, et qui vomit sans trêve des fleuves de flammes au-dessus du désert sans couleur. Sur la piste devant moi, rien, pas une poussière à l'horizon, derrière moi ils doivent me rechercher, non, pas encore, c'est à la fin de l'après-midi seulement qu'on ouvrait la porte et je pouvais sortir un peu, après avoir toute la journée nettoyé la maison du fétiche, renouvelé les offrandes et, le soir, la cérémonie commençait où j'étais parfois battu, d'autres fois non, mais toujours je servais le fétiche, le fétiche dont j'ai l'image gravée au fer dans le souvenir et maintenant dans l'espérance. Jamais un dieu ne m'avait tant possédé [61] ni asservi, toute ma vie jours et nuits lui était vouée, et la douleur et l'absence de douleur, n'était-ce pas la joie, lui étaient dues et même, oui, le désir, à force d'assister, presque chaque jour, à cet acte impersonnel et méchant que j'entendais sans le voir, puisque je devais maintenant regarder le mur sous peine d'être battu. Mais le visage collé contre le sel, dominé par les ombres bestiales qui s'agitaient sur la paroi, j'écoutais le long cri, ma gorge était sèche, un brûlant désir sans sexe me serrait les tempes et le ventre. Les jours ainsi succédaient aux jours, je les distinguais à peine les uns des autres, comme s'ils se liquéfiaient dans la chaleur torride et la réverbération sournoise des murs de sel, le temps n'était plus qu'un clapotement informe où venaient éclater seulement, à intervalles réguliers, des cris de douleur ou de possession, long jour sans âge où le fétiche régnait comme ce soleil féroce sur ma maison de rochers, et maintenant comme alors, je pleure de malheur et de désir, un espoir méchant me brûle, je veux trahir, je lèche le canon de mon fusil et son âme à l'intérieur, son âme, seuls les fusils ont des âmes, oh ! oui, le jour où l'on m'a coupé la langue, j'ai appris à adorer l'âme immortelle de la haine !
« Quelle bouillie, quelle fureur, râ râ, ivre de [62] chaleur et de colère, prosterné, couché sur mon fusil. Qui halète ici ? je ne peux supporter cette chaleur qui n'en finit plus, cette attente, il faut que je le tue. Nul oiseau, nul brin d'herbe, la pierre, un désir aride, le silence, leurs cris, cette langue en moi qui parle et, depuis qu'ils m'ont mutilé, la longue souffrance plate et déserte privée même de l'eau de la nuit, la nuit à laquelle je rêvais, enfermé avec le dieu, dans ma tanière de sel. Seule la nuit, avec ses étoiles fraîches et ses fontaines obscures, pouvait me sauver, m'enlever enfin aux dieux méchants des hommes, mais toujours enfermé, je ne pouvais la contempler. Si l'autre tarde encore, je la verrai au moins monter du désert et envahir le ciel, froide vigne d'or qui pendra du zénith obscur et où je pourrai boire à loisir, humecter ce trou noir et desséché que nul muscle de chair vivant et souple ne rafraîchit plus, oublier enfin ce jour OÙ la folie m'a pris à la langue.
« Qu'il faisait chaud, chaud, le sel fondait, je le croyais du moins, l'air me rongeait les yeux, et le sorcier est entré sans masque. Presque nue sous une loque grisâtre, une nouvelle femme le suivait dont le visage, couvert d'un tatouage qui lui donnait le masque du fétiche, n'exprimait rien qu'une stupeur mauvaise d'idole. Seul vivait son corps mince et plat qui s'est affalé au [63] pied du dieu quand le sorcier a ouvert la porte du réduit. Puis il est sorti sans me regarder, la chaleur montait, je ne bougeais pas, le fétiche me contemplait par-dessus ce corps immobile, mais dont les muscles remuaient doucement et le visage d'idole de la femme n'a pas changé quand je me suis approché. Ses yeux seuls se sont agrandis en me fixant, mes pieds touchaient les siens, la chaleur alors s'est mise à hurler, et l'idole, sans rien dire, me regardant toujours de ses yeux dilatés, s'est renversée peu à peu sur le dos, a ramené lentement ses jambes vers elle, et les a élevées en écartant doucement les genoux. Mais, tout de suite après, râ le sorcier me guettait, ils sont tous entrés et m'ont arraché à la femme, battu terriblement à l'endroit du péché, le péché ! quel péché, je ris, où est-il, où la vertu, ils m'ont plaqué contre un mur, une main d'acier a serré mes mâchoires, une autre ouvert ma bouche tiré ma langue jusqu'à ce qu'elle saigne, était-ce moi qui hurlais de ce cri de bête, une caresse coupante et fraîche, oui fraîche enfin, a passé sur ma langue. Quand j'ai repris connaissance, j'étais seul dans la nuit, collé contre la paroi, couvert de sang durci, un bâillon d'herbes sèches à l'odeur étrange emplissait ma bouche, elle ne saignait plus, mais elle était inhabitée et dans cette absence vivait seule [64] une douleur torturante. J'ai voulu me lever, je suis retombé, heureux, désespérément heureux de mourir enfin, la mort aussi est fraîche et son ombre n'abrite aucun dieu.
Je ne suis pas mort, une jeune haine s'est mise debout un jour, en même temps que moi, a marché vers la porte du fond, l'a ouverte, l'a fermée derrière moi, je haïssais les miens, le fétiche était là et, du fond du trou où je me trouvais, j'ai fait mieux que de le prier, j'ai cru en lui et j'ai nié tout ce que j'avais cru jusque-là. Salut, il était la force et la puissance, on pouvait le détruire, mais non le convertir, il regardait au-dessus de ma tête de ses yeux vides et rouillés. Salut, il était le maître, le seul seigneur, dont l'attribut indiscutable était la méchanceté, il n'y a pas de maîtres bons. Pour la première fois, à force d'offenses, le corps entier criant d'une seule douleur, je m'abandonnai à lui et approuvai son ordre malfaisant, j'adorai en lui le principe méchant du monde. Prisonnier de son royaume, la ville stérile sculptée dans une montagne de sel, séparée de la nature, privée des floraisons fugitives et rares du désert, soustraite à ces hasards ou ces tendresses, un nuage insolite une pluie rageuse et brève, que même le soleil ou les sables connaissent, la ville de l'ordre enfin, angles droits, chambres carrées, [65] hommes roides, je m'en fis librement le citoyen haineux et torturé, je reniai la longue histoire qu'on m'avait enseignée. On m'avait trompé, seul le règne de la méchanceté était sans fissures, on m'avait trompé, la vérité est carrée, lourde, dense, elle ne supporte pas la nuance, le bien est une rêverie, un projet sans cesse remis et poursuivi d'un effort exténuant, une limite qu'on n'atteint jamais, son règne est impossible. Seul le mal peut aller jusqu'à ses limites et régner absolument, c'est lui qu'il faut servir pour installer son royaume visible, ensuite on avisera, ensuite qu'est-ce que ça veut dire, seul le mal est présent, à bas l'Europe, la raison, et l'honneur et la croix. Oui, je devais me convertir à la religion de mes maîtres, oui oui j'étais esclave, mais si moi aussi je suis méchant je ne suis plus esclave, malgré mes pieds entravés et ma bouche muette. Oh ! cette chaleur me rend fou, le désert crie partout sous la lumière intolérable, et lui, l'autre, le Seigneur de la douceur, dont le seul nom me révulse, je le renie, car je le connais maintenant. Il rêvait et il voulait mentir, on lui a coupé la langue pour que sa parole ne vienne plus tromper le monde, on l'a percé de clous jusque dans la tête, sa pauvre tête, comme la mienne maintenant, quelle bouillie, que je suis fatigué, et la terre n'a pas tremblé, [66] j'en suis sûr, ce n'était pas un juste qu'on avait tué, je refuse de le croire, il n'y a pas de justes mais des maîtres méchants qui font régner la vérité implacable. Oui, le fétiche seul a la puissance, il est le dieu unique de ce monde, la haine est son commandement, la source de toute vie, l'eau fraîche, fraîche comme la menthe qui glace la bouche et brûle l'estomac.
« J'ai changé alors, ils l'ont compris, je baisais leur main quand je les rencontrais, j'étais des leurs, les admirant sans me lasser, je leur faisais confiance, j'espérais qu'ils mutileraient les miens comme ils m'avaient mutilé. Et quand j'ai appris que le missionnaire allait venir, j'ai su ce que je devais faire. Ce jour pareil aux autres, le même jour aveuglant qui continuait depuis si longtemps ! A la fin de l'après-midi, on a vu surgir un garde, courant sur le haut de la cuvette, et, quelques minutes après, j'étais traîné à la maison du fétiche la porte fermée. L'un d'entre eux me maintenait à terre, dans l'ombre, sous la menace de son sabre en forme de croix et le silence a duré longtemps jusqu'à ce qu'un bruit inconnu remplisse la ville d'ordinaire paisible, des voix que j'ai mis longtemps à reconnaître parce qu'elles parlaient ma langue, mais dès qu'elles résonnèrent la pointe de la lame s'abaissa sur mes yeux, mon garde me [67] fixait en silence. Deux voix se sont alors rapprochées que j'entends encore, l'une demandant pourquoi cette maison était gardée si on devait enfoncer la porte, mon lieutenant, l'autre disait : « Non », d'une voix brève, puis ajoutait, après un moment, qu'un accord était conclu, que la ville acceptait une garnison de vingt hommes à condition qu'ils campent hors de l'enceinte et qu'ils respectent les usages. Le soldat a ri ils mettent les pouces mais l'officier ne savait pas, pour la première fois en tout cas ils acceptaient de recevoir quelqu'un pour soigner les enfants et ce serait l'aumônier, après on s'occuperait du territoire. L'autre a dit qu'ils couperaient à l'aumônier ce qu'il pensait si les soldats n'étaient pas là : "Oh ! non, a répondu l'officier, et même le Père Beffort arrivera avant la garnison, il sera ici dans deux jours." Je n'entendais plus rien, immobile, atterré sous la lame, j'avais mal, une roue d'aiguilles et de couteaux tournait en moi. Ils étaient fous, ils étaient fous, ils laissaient toucher à la ville, à leur puissance invincible, au vrai dieu, et l'autre, celui qui allait venir, on ne lui couperait pas la langue, il ferait parade de son insolente bonté sans rien payer, sans subir d'offenses. Le règne du mal serait retardé, il y aurait encore du doute, on allait à nouveau [68] perdre du temps à rêver du bien impossible, à s'épuiser en efforts stériles au lieu de hâter la venue du seul royaume possible et je regardais la lame qui me menaçait, ô puissance qui seule règnes sur le monde ! O puissance, et la ville se vidait peu à peu de ses bruits, la porte enfin s'est ouverte, je suis resté seul, brûlé, amer, avec le fétiche, et je lui ai juré de sauver ma nouvelle foi, mes vrais maîtres, mon Dieu despote, de bien trahir, quoi qu'il m'en coûtât.
« Râ, la chaleur cède un peu, la pierre ne vibre plus, je peux sortir de mon trou, regarder le désert se couvrir une à une de couleurs jaunes et ocres, bientôt mauves. Cette nuit, j'ai attendu qu'ils dorment, j'avais coincé la serrure de la porte, je suis sorti du même pas que toujours, mesuré par la corde, je connaissais les rues, je savais où prendre le vieux fusil, quelle sortie n'était pas gardée, et je suis arrivé ici à l'heure où la nuit se décolore autour d'une poignée d'étoiles tandis que le désert fonce un peu. Et maintenant, il me semble qu'il y a des jours et des jours que je suis tapi dans ces rochers. Vite, vite, oh, qu'il vienne vite ! Dans un moment, ils vont commencer à me chercher, ils voleront sur les pistes de tous les côtés, ils ne sauront pas que je suis parti pour eux et pour mieux les servir, mes jambes sont faibles ivre de faim et [69] de haine. O ô, là-bas, râ râ au bout de la piste deux chameaux grandissent, courant à l'amble, doublés déjà par de courtes ombres, ils courent de cette allure vive et rêveuse qu'ils ont toujours. Les voici enfin voici !
« Le fusil, vite, et je l'arme vite. O fétiche, mon dieu là-bas, que ta puissance soit maintenue, que l'offense soit multipliée, que la haine règne sans pardon sur un monde de damnés, que le méchant soit à jamais le maître, que le royaume enfin arrive où dans une seule ville de sel et de fer de noirs tyrans asserviront et posséderont sans pitié ! Et maintenant, râ râ feu sur la pitié, feu sur l'impuissance et sa charité, feu sur tout ce qui retarde la venue du mal, feu deux fois, et les voilà qui se renversent, tombent, et les chameaux fuient droit vers l'horizon, où un geyser d'oiseaux noirs vient de s'élever dans le ciel inaltéré. Je ris, je ris, celui-ci se tord dans sa robe détestée, il dresse un peu la tête, me voit, moi, son maître entravé tout-puissant, pourquoi me sourit-il, j'écrase ce sourire ! Que le bruit est bon de la crosse sur le visage de la bonté, aujourd'hui, aujourd'hui enfin, tout est consommé et partout dans le désert, jusqu'à des heures d'ici, des chacals hument le vent absent, puis se mettent en marche, d'un petit trot patient, vers le festin de charogne qui les attend. [70] Victoire ! j'étends les bras vers le ciel qui s'attendrit, une ombre violette se devine au bord opposé, ô nuits d’Europe, patrie, enfance, pourquoi faut-il que je pleure au moment du triomphe ?
« Il a bougé, non, le bruit vient d'ailleurs, et de l'autre côté là-bas ce sont eux, les voilà qui accourent comme un vol d'oiseaux sombres, mes maîtres, qui foncent sur moi, me saisissent, ah ! ah ! oui, frappez, ils craignent leur ville éventrée et hurlante, ils craignent les soldats vengeurs que j'ai appelés, c'est ce qu'il fallait, sur la cité sacrée. Défendez-vous maintenant, frappez, frappez sur moi d'abord, vous avez la vérité ! Ô mes maîtres, ils vaincront ensuite les soldats, ils vaincront la parole et l'amour, ils remonteront les déserts, passeront les mers, rempliront la lumière d'Europe de leurs voiles noirs, frappez au ventre, oui, frappez aux yeux, sèmeront leur sel sur le continent, toute végétation, toute jeunesse s'éteindra, et des foules muettes aux pieds entravés chemineront à mes côtés dans le désert du monde sous le soleil cruel de la vraie foi, je ne serai plus seul. Ah ! le mal, le mal qu'ils me font, leur fureur est bonne et sur cette selle guerrière où maintenant ils m'écartèlent, pitié, je ris, j'aime ce coup qui me cloue crucifié.
[71]
.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Que le désert est silencieux ! La nuit déjà et je suis seul, j'ai soif. Attendre encore, ou est la ville, ces bruits au loin, et les soldats peut-être vainqueurs, non il ne faut pas, même si les soldats sont vainqueurs, ils ne sont pas assez méchants, ils ne sauront pas régner, ils diront encore qu'il faut devenir meilleur, et toujours encore des millions d'hommes entre le mal et le bien, déchirés, interdits, ô fétiche pourquoi m'as-tu abandonné ? Tout est fini, j'ai soif, mon corps brûle, la nuit plus obscure emplit mes yeux.
« Ce long ce long rêve, je m'éveille, mais non, je vais mourir, l'aube se lève, la première lumière le jour pour d'autres vivants, et pour moi le soleil inexorable, les mouches. Qui parle, personne, le ciel ne s'entrouvre pas, non, non, Dieu ne parle pas au désert, d'où vient cette voix pourtant qui dit : "Si tu consens à mourir pour la haine et la puissance, qui nous pardonnera ?" Est-ce une autre langue en moi ou celui-ci toujours qui ne veut pas mourir, à mes pieds, et qui répète : Courage, courage, courage ? Ah ! Si je m'étais trompé à nouveau ! Hommes autrefois fraternels, seuls recours, ô solitude, ne m'abandonnez pas ! Voici, voici, qui es-tu, déchiré, la bouche sanglante, c'est [72] toi, sorcier, les soldats t'ont vaincu, le sel brûle là-bas, c'est toi mon maître bien-aimé ! Quitte ce visage de haine, sois bon maintenant, nous nous sommes trompés, nous recommencerons, nous referons la cité de miséricorde, je veux retourner chez moi. Oui, aide-moi, c'est cela, tends ta main, donne... »
Une poignée de sel emplit la bouche de l'esclave bavard.



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